26 août 2018

Congo: à vaincre sans péril…

Catégorie Non classé

L’apaisement n’a été que de courte durée. La Commission nationale indépendante en effet a ratissé large : elle a écarté, pour cause de nationalité douteuse ou d’autres motifs des candidats tels que les anciens premiers ministres Sammy Badibanga ou Muzito, en délicatesse avec leurs formations politiques respectives et qui avaient peu de chances de l’emporter, surtout dans une élection à un seul tour. Mais elle a surtout frappé un poids lourd, Jean-Pierre Bemba, au motif que ce dernier, acquitté et libéré par la Cour pénale internationale qui l’accusait de crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par ses troupes en Centrafrique, avait cependant été condamné dans une autre affaire, où il avait été accusé de subornation de témoin, ce qui pour la CENI équivaut à un délit de corruption. Alors que le porte parole du gouvernement lambert Mende rappelle que la CENI est un organisme indépendant et que même un candidat proche du pouvoir comme le vieil Antoine Gizenga a été invalidé pour défaut de signature, l’opposition estime que la mise à l’écart de Jean-Pierre Bemba représente une manœuvre politique destinée à écarter « un homme qui fait trembler la Kabilie », comme le dit Eve Bazaiba, numéro deux du mouvement pour la libération du Congo, le parti de Jean-Pierre Bemba.
De fait l’accueil triomphal que Kinshasa avait réservé à celui qui fut vice président en 2002 puis candidat malheureux face à Joseph Kabila en 2006 a démontré que dix années de prison n’avaient pas réussi à faire oublier celui qui est souvent appelé « Igwe » l’enfant du pays, ou le « chairman » et qui, depuis sa prison de Scheveningen, était demeuré en contact permanent avec son parti et ses sympathisants mais aussi avec les réalités du pays.
Ces invalidations en cascade, à propos desquelles la Cour Constitutionnelle devra statuer d’ici le 19 septembre, ont immédiatement fait remonter la tension et alimenté les soupçons selon lesquels le président sortant mettrait tout en œuvre pour faire élire son dauphin Emmanuel Shadary, un homme peu connu encore et qui n’a pas le même charisme qu’un Jean-Pierre Bemba ou un Moïse Katumbi, deux hommes écartés de la course. En écho à la colère des partisans de ces deux personnalités exclues, de nouvelles manifestations sont annoncées, tant par le mouvement La Lucha, le 3 septembre que par le Comité laïc de coordination, le 19 septembre. Si les manifestations précédentes, placées sous le signe de la non violence ont été fortement réprimées par les services de sécurité, faisant plusieurs centaines de morts, les suivantes risquent d’être plus tendues encore car les jeunes de Lucha et les chrétiens seront rejoints par les partisans des deux « poids lourds » tenus à l’écart du scrutin.
Une absente de taille : la confiance
Plus que jamais, in ingrédient majeur manque aux élections à venir : la confiance. Non seulement l’opposition dans son ensemble soupçonne le président Kabila, qui a annoncé son retrait, de vouloir maintenir son emprise sur le pays via son dauphin Shadary, mais le Congo tout entier redoute des « élections sur mesure », un exercice coûteux et vain si les dés sont pipés et illusoires les espoirs de changement. C’est aussi le manque de confiance qui provoque le rejet de la « machine à voter » une imprimante qui permettrait, peut-être, de gagner du temps mais qui, faute d’observateurs et de garants crédibles, est irrémédiablement qualifiée de « machine à tricher ». C’est le manque de confiance qui hypothèque la crédibilité de la CENI, accusée d’être aux ordres du pouvoir en place, ou qui invalide d’office les jugements de la Cour constitutionnelle où trois nouveaux juges proches de la majorité viennent d’être nommés et sont considérés comme aux ordres. C’est parce que la confiance fait défaut que le refus de financement étranger et donc d‘observateurs impartiaux est considéré comme suspect et que le « souverainisme » ombrageux revendiqué par le régime et défendu par quelques intellectuels n’est pas considéré comme une marque de nationalisme, mais comme un désir de fabriquer, sans témoins gênants des élections sur mesure qui ne répondront guère au besoin de changement et de justice des Congolais. Rien ne dit que les candidats écartés, Katumbi, Bemba ou les autres, auraient été capables de relever un tel défi, mais leur mise hors jeu ravive tous les soupçons et confirme le vieil adage « à vaincre sans péril on triomphe sans gloire ».