4 octobre 2018

Tervuren: la réouverture du musée permet de revisiter les relations Europe Afrique

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Voici quelques mois, le chorégraphe congolais Faustin Linyekula dansait sur la pelouse du Musée de Tervuren. Derrière lui, le bâtiment néo classique de Charles Girault, nimbé par le soleil couchant, brillait comme un écrin doré. Mais il était fermé, interdit au public pour rénovation. Des générations de Belges, durant les cinq ans que durèrent les travaux, furent ainsi privés de leurs souvenirs d’enfance, coupés de la silencieuse mémoire du passé colonial. Faustin Linyekula, lui, dansait son chagrin et devant les portes closes, les collections inaccessibles. Il clamait que la mémoire de son peuple dormait là, que l’une des statues fondatrices de son clan, jadis dérobée et emportée, reposait dans un tiroir ou une vitrine du musée et que cette perte ancienne avait coupé l’artiste de l’accès à son histoire….
Libyekula peut –être rassuré : le 8 décembre prochain, le musée, profondément transformé mais intact, rouvrira ses portes et plus de 500.000 pièces, ramenées du Congo et d’ailleurs en Afrique auront retrouvé leurs vitrines, leurs armoires bien classées, leurs collections mises à la disposition des chercheurs. Tout sera pareil mais tout aura changé : le vieux musée, inauguré en 1910 et dédié par Léopold II à la gloire de l’œuvre coloniale, aura fait peau neuve et profondément modifié son « récit ». Paradoxalement cependant, la narration de la « geste » coloniale sera plus lisible qu’avant, grâce au minutieux nettoyage des immenses fresques décorant les murs. C’est ainsi que l’on pourra à nouveau déchiffrer la longue liste des Belges morts au service de l’Etat indépendant du Congo, scruter (du côté du Rwanda…) la délimitation des frontières tracées par la guerre, la ruse, la négociation, relire quelques citations de Léopold II à propos de l’ « œuvre civilisatrice » que le temps et la poussière avaient rendues illisibles.
Face à ces témoignages de la pensée coloniale de l’époque, il y aura le présent : un long couloir reliant la nouvelle aile au musée proprement dit accueillera la grande pirogue au bois poli par des milliers de caresses, des œuvres d’artistes congolais contemporains comme Aimé Mpane répondront aux sculptures d’autrefois, tandis qu’une pièce close, ceinte de verre, accueillera côte à côte la célèbre statue de l’homme-léopard et, détrônés, les bustes des officiers qui menèrent la conquête coloniale.
Les blessures et les malentendus de l’histoire
Lorsque le musée rénové aura rouvert ses portes, une autre page s’ouvrira dans les relations entre la Belgique et le Congo mais plus largement entre l’Europe et l’Afrique. Un colloque organisé à Bruxelles par le Musée, l’Institut Egmont, la Fondation Roi Baudouin, qui a rassemblé plus de 150 orateurs et invités parmi lesquels 40% d’Africains, a cependant démontré les difficultés de cette gestation, où le monde ancien a de la peine à mourir tandis que le nouveau tarde à naître…Durant deux journées intenses, riches, émouvantes souvent, des historiens, des hommes de terrain, des acteurs du développement, des artistes, de nombreux représentants des diasporas africaines ont confronté leurs mémoires, rappelé les innombrables malentendus de l’histoire et les persistantes injustices du présent. Certes, un homme sage comme David Van Reybrouck, dans ses propos d’ouverture, a brillamment souligné qu’il fallait « élargir la focale », «zoomer autrement » et ne pas se concentrer uniquement sur le legs d’un 19 e siècle marqué par les conquêtes coloniales. Il a rappelé que l’histoire du monde est tissée d’empires qui se font et se défont, de guerres qui se succèdent, de spoliations et de rancunes que le temps finit toujours par dissoudre… Jean-François Bayart, invoquant Bergson et ses travaux sur la mémoire, a lui aussi évoqué les politiques d’oubli ou de contournement du passé, ou, au contraire, le ressassement de la rancune qui, en Afrique ou en Israël, imprègne certaines politiques nationales. De son côté, l’historien Pascal Blanchard, le premier à avoir monté des expositions sur les « zoos humains », a assuré qu’il ne fallait pas avoir peur du conflit, du choc des mémoires et des souffrances.
De fait, les deux jours de ce colloque ont démontré, au fil de nombreuses interventions, combien mal guéries, voire toujours purulentes, étaient les cicatrices du passé. L’actuelle « crise migratoire » en est la dernière illustration, où ceux qui viennent du Sud sont des « migrants » tandis que ceux qui, venus du Nord, s’installent en Afrique demeurent des « expatriés »…Les difficultés rencontrées par les diasporas africaines en Europe sont tout aussi révélatrices tandis que les concepts même de « développement » , de pays « avancés » ou « moins avancés » voire de croissance, doivent être remis en question…
En fait, tout a bougé : l’Europe des anciennes puissances coloniales n’est plus pareille, elle s’est ouverte sur les pays de l’Est du continent qui n’ont à l’égard de l’Afrique ni passé ni culpabilité. L’Afrique elle-même est entrée dans la mondialisation et à l’heure même où Tervuren s’interroge sur sa vocation et son avenir, on apprend, presque fortuitement, qu’à Kinshasa la Corée du Sud est en train de construire un musée qui accueillera les artistes congolais contemporains mais qui tentera aussi de récupérer des chefs d’œuvre du passé conservés dans les musées d’Europe et chez les collectionneurs privés et les marchands d’art.
Comment restituer le butin colonial
Au-delà des éternels débats sur l’inégalité des rapports Nord Sud, sur le racisme et les discriminations qui persistent dans les sociétés européennes, sur la nécessité de revisiter et d’enseigner le passé colonial, un sujet est apparu aussi conflictuel qu’inéluctable : ainsi que l’a exprimé Robert Mazozera, le directeur des musées du Rwanda, il faudra tôt ou tard penser à la restitution des œuvres emmenées comme butin colonial, souvenirs missionnaires ou objets de trafics en tous genre. Expéditif et peu soucieux des lois de la République qui garantissent l’incessibilité des biens publics, le président Macron a déclaré récemment que d’ici cinq ans la restitution des œuvres africaines devrait être terminée ! Les Hollandais, plus avisés, ont entrepris le dialoguer avec les Indonésiens, les Allemands, qui ont déjà géré la restitution des biens volés aux Juifs par les nazis, abordent la question avec sérénité.
A Tervuren, riche d’un demi million d’œuvres venues d’Afrique et de 10 millions de spécimen de la flore et de la faune, la question est brûlante, mais Guido Gryseels le directeur du musée l’aborde avec sérénité et ouverture d’esprit : les contacts avec la diaspora africaine sont constants, il y a de nombreuses manières de rendre les œuvres accessibles au public du Congo (la restitution mais aussi des expositions itinérantes ou temporaires, la digitalisation…). Clôturant ces deux journées «hors format », le Ministre des Affaires étrangères Didier Reynders a appuyé, sur le principe, l’ « esprit » de la restitution, du partage, de la transmission. Mettant l’accent sur la nécessité d’une autocritique parfois absente des débats, il a cependant rappelé que s’il fallait sans aucun doute prendre ses distances avec le colonialisme et ses séquelles, il ne fallait pas pour autant justifier ou exonérer les exactions commises en Afrique après les indépendances.
Auparavant, Smokey, le rappeur du Burkina Faso qui, à la tête du mouvement « le Balai citoyen » avait mené au renversement de Blaise Compaoré, avait clairement posé la nouvelle équation des relations entre l’Afrique et l’Europe : « crise migratoire, problèmes de visas, histoire écrite par les vainqueurs blancs, non reconnaissance des crimes coloniaux, cela suffit : il faut avoir le courage de la rupture. » Tout en ajoutant aussitôt : « s’il faut prononcer le divorce, c’est pour mieux pouvoir se remarier… »