5 octobre 2018

Mukwege Prix Nobel: la victoire d’un Congolais de base

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Même si depuis quelques années il parcourt le monde et est écouté par les plus grands, Denis Mukwege est d’abord un enfant du village, un fils des montagnes de l’Est du Congo. Sa famille est originaire de Kaziba, au sud de Bukavu et son père sera l’un des premiers pasteurs protestants à être autorisé par le colonisateur belge à s’installer dans la périphérie de Bukavu. Lorsqu’il accompagne son père dans ses tournées pastorales, je jeune Denis estime que, face aux malades, aux mourants, les prières ne suffisent pas et il décide de devenir médecin. Puisqu’il adore les enfants, il sera pédiatre et obtiendra son diplôme de médecine à l’Université de Bujumbura. Mais lorsqu’il regagne le Sud Kivu pour effectuer son stage de jeune médecin, une autre réalité le frappe : mal nourries, épuisées par le travail des champs, enchaînant les grossesses, les jeunes mères arrivent souvent trop tard à l’hôpital, transportées sur des brancards le long des sentiers escarpés. Le jeune stagiaire décide de changer de cap et, au vu de la détresse des femmes, il reprend des études de gynécologue obstétricien à l’Université d’Angers. Il s’y révèle exceptionnellement doué pour les opérations les plus délicates et malgré la situation difficile qui prévaut dans son pays où s’achève le long règne du président Mobutu, il refuse les offres d’emploi en Europe et décide de s’installer à Lemera, dans un hôpital construit par les églises protestantes. Sa famille vit à Bukavu et chaque week end, le jeune médecin quitte sa brousse pour rejoindre le siens, en bus ou à pied à travers les collines.
Dès le début de sa carrière, Denis Mukwege est un homme qui côtoie la détresse la plus profonde tout en réussissant, sur le plan personnel, à déjouer tous les obstacles et à bénéficier de circonstances exceptionnelles, que certains appellent la chance et où lui, croyant fervent, voit la main de Dieu. C’est ainsi qu’en 1996 déjà, alors qu’il vient de quitter son hôpital de Lemera, appelé à Bukavu par une urgence, il apprend que les rebelles venus du Rwanda ont attaqué l’établissement, massacré les malades et le personnel soignant ! Son hôpital ayant été détruit, le gynécologue, durant quelque temps devient médecin de guerre. On le retrouve à Goma, et même à Kisangani où affluent les fuyards de la première guerre du Congo.
Mukwege est ainsi l’un des premiers témoins de ces immenses massacres qui se déroulent dans le secret des forêts congolaises et qui seront consignées dans le « rapport Mapping » soigneusement tenu secret dans les armoires de l’ONU. . Alors déjà il tente de rompre le silence, mais le temps d’être écouté n’est pas venu. Lorsque les églises protestantes construisent un nouvel hôpital à Panzi, qui n’est alors qu’un village au sud de Bukavu, les femmes affluent et, au début des années 2000, le gynécologue s’alarme d’un phénomène nouveau dans la région : ses patientes ne souffrent pas seulement de grossesses difficiles, elles présentent des lésions dues à des violences sexuelles qui s’apparentent à des actes de torture.
Grand, de longues mains habiles qui pourraient être celles d’un pianiste, Mukwege est un homme qui sait soigner, recoudre, panser les plaies. Il est aussi un homme qui, durant des heures, avec émotion et empathie, est capable d’écouter et de compatir. Longtemps enfermées dans le silence et la honte, les femmes, enfin, se confient.
Durant ces années de guerre et de terreur, Mukwege, dans le secret de sa salle de consultations, est l’un des seuls à recueillir des récits horrifiants, à constater, de visu, les effets d’une barbarie inouïe. Les femmes qui se présentent à lui n’ont pas seulement été violées par des hommes agissant en bandes, elles ont été mutilées avec des armes de guerre, déchirées à la baïonnette ; leurs vagins ont été brûlés avec des produits chimiques, déchiquetés par des grenades. Sous les yeux impuissants du mari humilié, des enfants traumatisés à vie, les femmes ont subi des violences extrêmes et Panzi est le dernier havre où elles peuvent se réfugier. A longueur de journée, Mukwege soigne, répare, écoute. Il prie aussi, se demande comment une telle cruauté a pu déferler sur la région, mise en œuvre par des groupes armés venus du Rwanda mais aussi, gagnés par l’épidémie de violence, par des miliciens congolais. A la fin, le médecin de Panzi, qui est aussi un pasteur protestant, décide de mettre un autre de ses talents au service des femmes de son pays : il parle aux journalistes, il prend le monde à témoin et la colère aiguise son éloquence. Inlassablement, Mukwege explique ce phénomène nouveau que représente le viol comme arme de guerre et il essaie d’en comprendre les causes, l’appétit que suscitent les ressources naturelles de l’Est du Congo et en particulier le désormais fameux « coltan », ce colombo tantalite utilisé dans la fabrication des portables et ordinateurs…
A force d’être répété, médiatisé, le témoignage du docteur finit par émouvoir le monde. Grâce à Mukwege, plus personne ne peut dire qu’il ne savait pas, nul n’ignore plus qu’une sale guerre s’est longtemps menée dans l’Est du Congo pour le contrôle des ressources naturelles. Si les actions concrètes tardent à se manifester, si la traçabilité des minerais du Congo s’avère difficile à mettre en œuvre,en revanche les hommages commencent à se multiplier, saluant l’action du docteur qui, perplexe, se demande parfois si tant de louanges ne sont pas aussi un alibi pour ne rien faire de plus concret…
Le Prix Roi Baudouin, puis le Prix Sakharov, la plus haute distinction européenne, ouvrent la voix à cette reconnaissance internationale et, frôlant plusieurs fois le prix Nobel de la Paix, jusqu’à la consécration finale, Denis Mukwege devient, avec plus de 30 distinctions internationales, le plus connu, le plus honoré de tous les Congolais. Mais dans son pays, le médecin de Panzi, avec son franc parler, son prestige, son intransigeance d’homme d’action et de témoignage, en dérange plus d’un. Le docteur échappe à une tentative d’assassinat, les jaloux sont nombreux, les medias officiels de son pays se gardent bien de lui donner la parole, le pouvoir s’offusque de ses dénonciations et souligne les efforts déployés pour améliorer la situation.
Kinshasa comprend mal que Mukwege est aussi un citoyen. Il ne se contente pas de soigner les plaies du corps, de tenter de restaurer l’intégrité physique et psychique des femmes, il veut aussi s’attaquer aux causes du « mal congolais » et débouche, fatalement, sur le terrain politique, où il plaide pour une « transition sans Kabila » exprimant toute sa défiance à l’égard du pouvoir actuel…
Ce Prix Nobel qui couronne aujourd’hui toute une vie consacrée à la lutte contre les violences sexuelles et à la dénonciation de leurs causes, accorde enfin au fils du pasteur de Kaziba, au médecin de Panzi, la reconnaissance qu’il mérite. Puisse-t-il aussi raviver l’intérêt du monde pour le peuple congolais, qui attend depuis si longtemps que justice lui soit rendue, qu’il s’agisse de son droit à la démocratie ou du bénéfice des ressources naturelles du pays…