25 octobre 2018

La machine à voter, au coeur des passions congolaises

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La polémique bat son plein, les doutes persistent et chacun donne son avis sur la question: sans assistance extérieure, ne comptant que sur ses propres moyens, la RDC sera-t-elle prête, le 23 décembre prochain, à accueillir 40 millions d’électeurs et à mener à bien un triple scrutin, des élections présidentielle, législatives et provinciales ? Ils seront 21 candidats à postuler pour le poste de président de la République, 16.000 à se disputer les 500 sièges de l’Assemblée nationale, tandis que 19.000 candidats se présenteront pour les 715 sièges des assemblées provinciales.
Tout au bout du Boulevard du 30 juin, le siège de la CENI, Commission nationale indépendante, gardé par la police, ressemble à une forteresse et, dans son bureau capitonné, son président Corneille Nangaa, 48 ans, issu de la société civile et des églises protestantes, dégage l’énergie et la confiance en soi d’un chef d’état major. Non sans raison : il dirige une armée de plus d’un demi million de contractuels et de 1400 permanents engagés à divers titres dans le processus électoral et il dispose d’un budget de 435 millions de dollars.
Ce battant préfère attaquer de front et c’est pour cela qu’il a pris le temps de nous recevoir longuement. D’emblée, il rappelle qu’en 2006 déjà, lors des premières élections démocratiques, il se trouvait aux côtés du regretté abbé Malu Malu et que depuis lors, il a participé, comme expert international, à de nombreux processus électoraux en Afrique et ailleurs. Autant dire, -et il le dit-, qu’il n’a pas droit à l’échec car sa réputation est en jeu…Corneille Nangaa insiste sur le fait que, « dès le début, au Congo, démocratie a rimé avec technologie : au sortir de la guerre, la méfiance entre les ex-belligérants était extrême et, pour identifier les électeurs et les doter de cartes qui deviendraient aussi des documents d’identité, nous avons du recourir à la biométrie, enregistrer la photo et les empreintes digitales, un exercice qui fut confié à la société belge Zetes…Notre pays ayant choisi le scrutin à liste ouverte et à voix préférentielle, nous avons du intégrer un certain nombre de données sur le bulletin de vote : la photo et le nom du candidat, le numéro d’ordre et le logo de son parti. Avec pour conséquence que dans certaines circonscriptions de Kinshasa, en 2011, des bulletins faisaient 56 pages et que chaque votant mettait en moyenne 15 minutes à parcourir le document…Cette année, avec trois scrutins en perspective, donc trois bulletins, c’eut été pire.. »
Nangaa n’y va pas par quatre chemins, il a hâte d’aller à l’essentiel et d’ouvrir la malle noire, rectangulaire, ignifugée et résistante à la pluie, qui trône dans son bureau et qu’il couve des yeux comme son bébé : la déjà célèbre « machine à voter », produite par Miro Industries en Corée du Sud et que l’opposition a qualifiée de « machine à tricher », « machine à voler », « machine à dauphins » et autres amabilités. « Il nous fallait 80.000 machines. Par sécurité nous en avons commandé une réserve de 26.000 et ce sont donc 106.000 kits complets, avec un coût unitaire de 1400 dollars, sont déjà tous en route vers l’Afrique. Il n’y a plus aucune machine en Corée du Sud…Depuis Matadi, Dar es Salaam et Mombasa, ces kits seront acheminés vers les 80.000 centres de vote. »
La course contre la montre peut-elle être gagnée ? Du côté de la Monusco, on en doute : ses avions et ses hélicoptères, qui avaient déjà été loués à grand frais (80 millions de dollars) sont restés en stand by à Entebbe (Ouganda) ou bien participent à la lutte contre l’épidémie d’Ebola. Le Congo entend se passer de toute assistance extérieure et s’approprier le processus démocratique, ce qui laisse sceptiques les observateurs étrangers qui répètent : « Nangaa navigue à vue », « les machines n’arriveront pas à temps partout, il n’y en a encore que 19.500 à la disposition de la CENI »et enfin, « le personnel n’aura pas eu le temps de se former à les utiliser… »Il y a pire : en certains endroits la sécurité de la précieuse machine pourrait être menacée, des villageois s’étant déclarés prêts à attaquer et détruire le malheureux engin…
Le président de la CENI, confiant dans les moyens de transport locaux, (des avions militaires ont été mis à sa disposition) balaie ces objections et préfère ouvrir la « malle surprise ». Il découvre ainsi une sorte de grosse imprimante, dotée d’un clavier qwerty, dont l’écran indique, en français, les étapes à suivre, tandis que la mise en service et la fermeture, sont réservées aux seuls techniciens. Chaque machine, dotée de 600 bulletins de vote plus une réserve de 60 documents, accueillera donc 600 électeurs. L’engin est doté d’une batterie au lithium, d’une autonomie de trente heures, ce qui devrait rassurer ceux qui rappellent la fréquence des pénuries d’électricité. Pour le cas où le vote se prolongerait de nuit, une lampe de poche a tout de même été ajoutée dans la valise….
Lorsque le technicien ouvre la machine et l’installe derrière un isoloir, le détail de la marche à suivre s’éclaire sur l’écran: l’électeur introduira un bulletin de vote en trois parties, réservées chacune à l’un des scrutins, ce qui fera apparaître les listes, en fonction de la sa circonscription. Chacun, dans le secret de l’isoloir, devra scruter les noms et les numéros, identifier et agrandir le visage du candidat de son choix et valider son vote. A la fin des trois opérations (au niveau présidentiel, national et régional) la carte ressortira en entier, portant, imprimés en noir et blanc sur papier thermique, le nom et la photo des trois candidats choisis par l’électeur. Ce dernier, ayant reconnu le visage de ses élus, divisera lui-même son bulletin en trois morceaux distincts, de couleur différente, et introduira ses trois votes dans l’urne de plastique transparent.
Même en hésitant, en tâtonnant, l’opération ne devrait pas prendre plus que quelques minutes, sinon moins pour les plus décidés des électeurs. Des techniciens de la CENI seront présents dans le bureau de vote, et ils aideront les moins valides, les plus intimidés par la technique. Influenceront ils le choix final, guideront ils les mains hésitantes ? A noter que la nouvelle loi électorale a fait sauter la disposition qui interdisait d’aider plus d’un électeur et que les techniciens pourront proposer leur assistance jusque dans le secret de l’isoloir.

Ceci n’est pas un vote électronique

Malgré le recours à cette technologie de pointe, dont le brevet doit encore être déposé, Corneille Nangaa insiste : « ceci n’est pas un vote électronique, qui se déroule exclusivement avec le concours de l’ordinateur, ce qui n’est pas prévu par la loi électorale. Ici, le papier continue à l’emporter … » De fait, le seul « décompte qui compte » sera celui des bulletins papier, déposés dans les urnes par les électeurs. Ces bulletins seront ensuite comptés manuellement à l’issue des opérations de vote. « Nous avons économisé des tonnes de papier », souligne Nangaa, « 4.800 suffiront actuellement, alors que les derniers scrutins exigeaient 17.000 tonnes de matériel ; c’est cela aussi qui allègera les opérations de transport…»Optimiste, le président de la CENI a limité à 660 le nombre d’électeurs par bureau de vote et il estime que le décompte des votes, -de simples feuillets à empiler- ne devrait prendre que quelques heures.
Et la machine ? Qu’en fera t- on à l’heure du dépouillement ? « Rien, elle sera fermée, même si elle a évidemment enregistré les votes, c’est le comptage manuel qui l’emportera… »
La CENI a cependant tenu compte des observations formulées par la « Westminster foundation for democracy » et l’Organisation internationale de la francophonie, qui ont réalisé l’audit du processus électoral et de ses instruments, le jugeant acceptable : les ports extérieurs de la machine, c’est-à-dire les connections WI FI et blue tooth seront bouchés. Confidentialité oblige : sourde, la machine sera aussi rendue muette et des manipulations ultérieures au vote seront inutiles puisque l’engin ne sera plus consulté.
Les craintes exprimées par l’opposition sont elles pour autant apaisées ? Certainement pas : lorsque la CENI a « nettoyé » le fichier électoral, il est apparu que 6 millions d’électeurs détenaient une ou plusieurs cartes, les fameux « doublons ». Le fichier définitif actuellement utilisé est donc passé de 46 à 40 millions d’électeurs et certains se demandent si les doublons éliminés ont réellement disparu. A cela s’ajoute la question des 6,7 millions d’électeurs dépourvus d’empreintes digitales mais qui ont tout de même reçu leur carte. Cette « marge volante » ne permettra-t-elle pas, là où cela apparaîtra nécessaire, de grossir le nombre d’électeurs nécessaires à la majorité ? Ici aussi Corneille Nangaa avance une réponse péremptoire : « dans ce pays, de nombreux citoyens, paysans, creuseurs dans les mines, lavandières qui frottent le linge sur les pierres, ont vu s’effacer leurs empreintes digitales. Faut il pour autant les priver du droit de vote ? Bien sûr que non, d’autant moins qu’à aucun moment des opérations de vote actuelles les empreintes ne sont exigées…Il s’agît là d’un faux problème… »
En définitive, la machine à voter, qui fait l’objet de tant de polémiques, apparaît surtout comme un instrument technique, probablement plus fiable que les bulletins papier que nous avons vus naguère traîner dans les caniveaux ou jaillir des ballots éventrés…Cependant, au delà des questions qui subsistent sur le budget et la sécurité, une composante importante fait toujours défaut, c’est la confiance des électeurs. Une confiance qui ne pourra se gagner que par la multiplication des témoins et des observateurs et par une décrispation du climat politique, fondée sur la bonne volonté des uns et des autres et aussi sur la libération des prisonniers politiques ..Autant dire qu’il n’est jamais interdit de rêver..