4 novembre 2018

Kin Kiey Mulumba, une candidature de révolte

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L’itinéraire de Tryphon Kin Kiey Mulumba résume à lui seul trente années de l’histoire du Congo. Journaliste diplômé au départ, formé durant 15 ans à l’agence Reuter, il est d’abord connu pour avoir créé « le Soft International » dont il est le principal contributeur et qui deviendra, par ses qualités d’écriture et d’information, le meilleur des magazines congolais. Mais Kin Key ne se contente pas d’écrire : il sera le dernier porte parole du président Mobutu, jusqu’à la chute de ce dernier en 1996 et, par la suite, lorsqu’apparaît le RCD Goma soutenu par le Rwanda, le journaliste quitte sa villa de Waterloo pour se retrouver à Goma où il se charge des communications du mouvement rebelle.
Ayant fini par rejoindre le parti de Joseph Kabila, Kin Kiey deviendra ministre des télécommunications et mettra en service la fibre optique. Considéré comme un fervent partisan du président sortant, dont il fut assez proche, Kin Kiey a cependant créé la surprise lorsqu’avant même la désignation du dauphin Emmanuel Shadary Ramazani, il annonça qu’il déposerait sa propre candidature à la présidence de la République et il s’acquitta des 100.000 dollars exigés par la CENI.
De passage à Bruxelles où, à toutes fins utiles, il a pris contact avec les milieux d’affaires, Tryphon Kin Kiey a accepté de s’expliquer sur ce qui peut apparaître comme un revirement : « ma candidature a été inspirée par la révolte ; je trouve que le sort réservé au président Kabila a été injuste. Voyez la région : Sassou à Brazzaville, Bongo à Libreville, Kagame au Rwanda pour ne pas parler de Byia au Cameroun, tous les chefs d’Etat, plus âgés que Joseph Kabila sont en quelque sorte « autorisés » à demeurer au pouvoir. Quel crime a donc commis notre président » ?
Ayant conservé son regard de journaliste, l’ancien ministre estime que « Kabila, au fil des années, à mûri, réussi à maîtriser les enjeux. Mais il a été trahi par son entourage où chacun fait sa cour tout en soutenant en même temps un ou plusieurs partis d’opposition. C’est une situation comparable à celle que vécut François Hollande en France : être trahi par les siens. La classe politique qui dépendait de Kabila n’a pas fait preuve de cohésion. Ma candidature est une candidature de révolte face à ce complot ; Kabila a été détruit par son establishment qui l’a poussé dans un gouffre de mal gouvernance qui l’a fait rejeter par le monde. Quand cet entourage aura fini avec Kabila, il pourra survivre sans lui… »
Aujourd’hui, KIn Kiey doute fortement des chances du dauphin : « il ne touchera pas le cœur des Congolais et même au sein du parti, les caciques ne le soutiendront pas, ou à contre coeur. Du reste, sa nomination a surpris tout le monde : c’est l’ancien premier ministre Matata Mponyo qui était donné gagnant, mais chacun savait que ce technocrate efficace mais orgueilleux était impopulaire. Shadary, lui aussi originaire du Maniéma, apparaît donc comme un deuxième choix, désigné pour des raisons familiales et sentimentales… »
Kin Kiey, comme beaucoup d’observateurs traditionnels, croit lui aussi que les Congolais votent d’abord pour des raisons « tribales », en fonction de leur région ou de leur ethnie et non selon des critères politiques. Une grille de lecture qui lui permet déjà de spéculer sur les résultats : « originaire de Bukavu, Vital Kamerhe aura le soutien de l’Est où il sera en compétition avec Bahaki Lukwebo, le Kasaï votera pour Félix Tshisekedi, l’Equateur, déçu de l’éviction de Jean-Pierre Bemba, va bouder ou choisir José Makila originaire de Mbandaka. Le Katanga regrette l’absence de Moïse Katumbi… »
Quant à son propre avenir, Kin Kiey Mulumba élu à Masi Manimba dans le Bandundu, rappelle que cette province centrale est ce qu’on pourrait appeler un « swing state » : « ce fief d’Antoine Gizenga, leader du Palu (parti lumumbiste unifié qui a appelé à voter pour Shadary) compte des liens très forts avec Kinshasa, dont 35% des habitants viennent de la province du Bandundu. »
Autrement dit, l’ « Ouest » c’est-à-dire le Bandundu, l’Equateur, une bonne partie des électeurs de Kinshasa, pourraient refuser d’être à nouveau dirigés par un ressortissant de l’Est et choisir l’inusable Kin Kiey. Ce dernier s’est lancé dans la bataille en estimant que, dans cette élection à un seul tour, il aura ses chances de l’emporter, à condition que l’opposition échoue à désigner un candidat unique. .
Familier du pouvoir l’ancien journaliste connaît très bien Emmanuel Shadary, qui fut l’un des fondateurs du parti de Kabila. Il le décrit comme « un cogneur, qui n’hésite pas à rendre les coups et à renvoyer les injures, alors que Kabila encaissait en silence. Un homme qui, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur était partisan de la manière forte… »
Même s’il met en cause la machine à voter et estime qu’elle pourra être truquée, Kin Kiey croit cependant en ses chances personnelles, un optimisme démontre aussi la résilience des anciens mobutistes qui, aujourd’hui comme hier, parlent plus de leur personne que de leur programme. « Notre pays est à la croisée des chemins » se contente de rappeler Kin Kiey, « alors qu’il est l’un des plus riches du monde, il a disparu des écrans radars… »