10 novembre 2018

Roland Mahauden, le vieux pirate, a quitté le bateau

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Roland Mahauden, le vieux pirate du Théâtre de Poche, a baissé la voile. Il ne passera plus près du feu ouvert, ne s’arrêtera plus près du bar construit de ses mains, il ne saluera plus les amis sous les arbres du Bois de la Cambre et seul son souvenir, son exemple, encourageront encore les jeunes talents. Même s’il avait passé la main à Olivier Blin, son talentueux successeur, Roland Mahauden, qui avait lui-même succédé à Roger Domani, était resté l’âme du Théâtre de Poche, son inspirateur voire son provocateur en chef.
Avec Roland, depuis des années, c’était le monde qui entrait en bourrasque dans ce petit havre de brique. Chaque spectacle était un combat, un défi, et souvent une découverte : on se souvient des « Monologues du vagin » d’Eve Enssler qui tint l’affiche durant des semaines, du « Bruit des os qui craquent » qui évoquait le sort des enfants/filles soldats de l’Est du Congo, de « Délestage » de David Ilunga, et de tant d’autres spectacles, évènements ou coups de poings.
Mahauden n’était pas bardé de diplômes et n’exigeait pas grands moyens : « donnez moi un comédien, une chaise, une lampe et je vous monte un spectacle » disait il quelquefois en riant devant le recours aux nouvelles techniques, de video entre autres.
Pour lui, ce qui comptait, c’était la vision, l’enthousiasme. Il avait l’art de repérer les talents et, comme un sculpteur patient, il sortait des inconnus de leur gangue, ou amenait des comédiens plus chevronnés à se lancer sur des pistes nouvelles, jusqu’au bout d’eux-mêmes. Aventurier du théâtre, Mahaudn était aussi un baroudeur, il ferraillait sur les questions de société, la légalisation du cannabis, les enfants soldats, le viol, l’adoption…Cet homme libre d’esprit savait toucher les points sensibles, faire du bien tout en faisant mal. Pour lui , le théâtre c’était aussi être en prise sur le monde, ouvrir les débats, accroître la part de liberté de chacun. Comme un chat efflanqué, il avait eu plusieurs vies : para commando au Congo dans les années 60, danseur, comédien, grand voyageur devant l’ Eternel, metteur en scène déroutant et inspiré. Sa vie était faite de passions fortes, pour ses amis et son équipe, pour des causes comme la Palestine ou pour le Congo. Ah le Congo ! Jusqu’au bout, à Kinshasa, à Kisangani, au Kivu, il tenait à y retourner. Il aimait marcher dans la poussière de la capitale et saluer de leur nom les mamans du trottoir d’en face. Il ramenait ses spectacles sur les lieux qui les avaient inspirés, et, sur la scène du Tarmac des auteurs à Kinshasa ou à l’Alliance française de Bukavu, il obligeait les spectateurs congolais à éteindre leurs portables et à regarder en face certaines réalités de leur propre pays. A Kisangani, il avait créé une école du théâtre, où il organisait des formations et découvrait de jeunes talents. Un jour un ramena du Congo un certain David Ilunga, présenté comme une « pépite » . Ce jeune homme qui mettait des mots sur ses révoltes et habitait le plancher nu des scènes, Mahauden l’avait fait venir en Belgique pour prendre le temps de polir ce dimant brut tout en préservant son éclat. Après des mois de travail, « Délestage » fit salle comble et remporta le Prix de la critique.
Sous les frondaisons du bois de la Cambre, dans ce petit théâtre qui était un peu sa maison, sa famille, Mahauden va nous manquer. Mais lorsque le vent soufflera dans les hêtres et que sur la scène, les nouvelles générations joueront à leur tour la vie et la mort ou parleront d’amour, l’ami Roland sera toujours là, comme un vieux pirate passé à la légende, invisible mais jamais oublié.