19 novembre 2018

Congo: la Belgique est aux abonnés absents

Catégorie Non classé

A quelques semaines d’élections générales qui, si tout se passe comme prévu, verront la fin du « règne » du président Joseph Kabila, le Congo est entré dans une nouvelle phase d’incertitudes. A Kinshasa, les ambassades étrangères, pour des raisons de sécurité et aussi de bonne compréhension du processus en cours, ont renforcé leurs effectifs et redoublent de vigilance. Au sein de l’Union européenne, on débat sur l’opportunité de renouveler les sanctions (gel des avoirs à l’étranger, interdiction de voyage) qui frappent certains dignitaires du régime depuis la répression violente des manifestations du début de l’année.
Quant à la diplomatie belge, elle s’efforce, plus que jamais, de pousser l’opposition à s’unir autour d’une candidature unique. Dans un scrutin qui é été réduit à un seul tour, seul un candidat fédérant toute l’opposition aura quelques chances de l’emporter face à la « machine » mise en œuvre par la majorité présidentielle, le Front Commun congolais, une vaste coalition rassemblant plus de 250 partis et associations. Après une antépénultième rencontre qui avait eu lieu en Afrique du Sud, à l’initiative d’une ONG locale activée par la diplomatie belge, c’est en Suisse que l’opposition s’est retrouvée cette semaine pour tenter de se mettre d’accord sur une candidature commune.
Mais si, à l’étranger, la diplomatie belge tente toujours de battre la mesure du « bal des egos » qui meut une opposition privée de ses principaux leaders Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba, sur le terrain, à Kinshasa, l’ancienne puissance coloniale est spectaculairement absente. La nouvelle ambassade, au milieu du Boulevard du 30 juin, ressemble à un vaisseau fantôme, et les relations officielles entre Bruxelles et Kinshasa ont atteint leur niveau le plus bas depuis les grandes crises belgo zaïroises qui marquèrent la fin du règne de Mobutu au début des années 90. Qu’on en juge : depuis le début de cette année, l’ambassadeur en poste à Kinshasa Bertrand de Crombrugghe, rappelé puis déchargé de ses fonctions, n’a pas été remplacé, et à Bruxelles non plus la RDC n’a plus d’ambassadeur. Des mesures de rétorsion congolaises, que l’on croyait passagères, se sont installées durablement : réduction des fréquences de Brussels Airlines, progressivement remplacée par d’ autres compagnies comme Turkish ou Ethiopian Airlines et surtout fermeture de la Maison Schengen, où les pays membres de l’espace du même nom avaient accepté de déléguer à des fonctionnaires belges le soin de délivrer des visas vers l’Europe. Au début, cette décision prise par les autorités congolaises ressemblait fort à « une balle dans le pied », car elle visait surtout des nationaux désireux de voyager vers le vieux continent. Aujourd’hui encore, des scientifiques, des artistes (invités par exemple par le musée de Tervuren, nos universités ou les milieux associatifs) sont les premières victimes de ces mesures. Mais au fil des mois, nombreux sont les Congolais, opérateurs économiques entre autres, qui ont découvert que l‘herbe était aussi verte ailleurs, en Turquie ou en Afrique du Sud par exemple et qu’il était possible de négocier certains visas séparés avec des pays comme la France et l’Espagne. Mais surtout, il apparaît que la Belgique est désormais privée d’un extraordinaire outil d’influence et d’une précieuse source d’informations et de contacts, car dans un pays comme le Congo, la délivrance de visas n’est jamais un simple acte technique. En outre, les partenaires européen qui avaient cédé à la Belgique la maîtrise du verrou Schengen commencent à s’agacer du blocage et à trouver des solutions alternatives.
Alors qu’avant la crise, la Belgique se réjouissait d’avoir placé ses diplomates à des postes clés, (Bart Ouvry comme représentant de l’Union européenne à Kinshasa, Koen Vervaeke comme directeur Afrique de l’UE) et que le siège au Conseil de Sécurité (obtenu entre autres en raison de l’ « expertise » africaine) semblait renforcer la capacité d’influence de notre pays, la réalité apparaît désormais bien différente : les liens se distendent durablement, les hommes d’affaires assurent que leur nationalité belge les déforce, et surtout, si elle est loin d’être muette à Bruxelles, à Kinshasa, la diplomatie belge semble aveugle sinon sourde.
« C’est une catastrophe » nous assure un homme d’affaires local, « nous essayons de faire oublier notre nationalité, de nous fondre dans le paysage… Et dans des domaines où l’expertise belge était reconnue, des contrats sont signés avec d’autres intervenants. Ainsi, c’est une association entre l’Espagne et la Chine qui a décroché le méga contrat d’ Inga 4… »
A maintes reprises, le ministre des Affaires étrangères She Okitundu, souvent qualifié de souverainiste mais qui mène une diplomatie efficace (voir ses succès au Vatican, en Afrique du Sud, ou à la Commission des droits de l’homme de l’ONU) ou le porte parole du gouvernement Lambert Mende (qui a bénéficié, lui, d’un visa humanitaire…)ont rappelé les griefs congolais : ils accusent Bruxelles de s’être ingérée dans le processus politique depuis 2016, lorsque le président Kabila avait prolongé de deux ans un mandat qui arrivait à expiration et d’avoir, à différents niveaux, dressé la communauté internationale contre le régime. Mais un poids lourd de l’opposition, Jean-Pierre Bemba, libéré et acquitté cette année par la Cour pénale internationale et interdit de se présenter à l’élection présidentielle par la Cour Constitutionnelle, a lui aussi quelque raison d’en vouloir aux Belges qui n’ont rien fait pour lui permettre de rester en liberté surveillée auprès de sa famille au lieu de purger dix ans de prison à Scheveningen…
Comment expliquer ce qu’on observateur local appelle « un désastre absolu », un « échec total » ? Comment un homme intelligent, un diplomate avisé tel que Didier Reynders a-t-il pu s’enferrer dans le piège congolais, au point d’être « doublé » par le Premier Ministre Charles Michel lui-même, qui mène une sorte de diplomatie parallèle et, à New York, rencontre en tête à tête le président Kabila durant une heure trente alors que son Ministre des Affaires étrangères attend dans un couloir ?
Plusieurs explications sont avancées. La plus évidente est qu’en rappelant son ambassadeur, un homme censé parler avec tout le monde et entretenir des contacts multiples (ce qui lui fut reproché…) le ministre s’est bouché les yeux et les oreilles. La deuxième est un pari hâtif sur certains membres de l’opposition devenu des familiers de la rue des Quatre Bras, comme Moïse Katumbi et sa formation Ensemble. L’ancien gouverneur du Katanga, parti en campagne très tôt a, malgré sa popularité et ses moyens considérables, été rattrapé par des problèmes de passeport et de nationalité et finalement invalidé. Bruxelles a également oublié que les Congolais ont des solidarités multiples : depuis le temps de Mobutu, s’ils sont opposants de jour ou en terre étrangère, la nuit ou une fois rentrés au pays, les adversaires gardent contact avec le pouvoir, car des passerelles existent, au niveau de la région ou de l’origine ethnique, de la famille, des relations, des affaires…Ce n’est pas pour rien que l’opinion se gausse parfois de « Kamerheleon » (Vital Kamerhe) ou voit en Félix Tshisekedi, le seul qui a accepté la machine à voter, le futur Premier Ministre d’un « gouvernement de cohabitation »…Faut-il dire que c’est l’argent qui irrigue tous ces circuits parallèles ? Sans oublier les souvenirs communs : bon nombre d’opposants sont d’anciens collaborateurs de Kabila…
Face à cet écheveau compliqué, Bruxelles a aussi caressé, officieusement, l’idée d’une « transition sans Kabila », soit une autorité transitoire qui préparerait, dans les règles, des élections jugées enfin transparentes et démocratiques. Des noms avaient même été cités, le cardinal Monsengwo, aujourd’hui mis à la retraite par le Pape François, voire le Docteur Mukwege, désormais prix Nobel de la paix. Cette hypothèse négligeait deux facteurs importants : la manière de faire partir un Kabila qui contrôle l’armée et la police, et le désaveu des voisins africains, peu désireux d’encourager chez le voisin un saut périlleux qui pourrait se reproduire chez eux…
Reste à savoir qui a influencé ainsi un homme froid et rationnel comme Didier Reynders. Le nom de son « directeur Afrique » Renier Nyskens, qui fut ambassadeur à Kinshasa et entretint des relations difficiles avec Kabila père, est fréquemment cité, et on le connaît comme un homme sûr de ses convictions, volontiers intransigeant sinon hautain. Revient également, aussi familier que le monstre du Loch Ness, le nom de George Forrest : proche des libéraux, et en particulier de la famille Michel, en bons termes avec l ex-gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, l’homme a le bras long, la rancune tenace. Il s’estime lésé par le régime qui l’a dépossédé de la STL, la Société du terril de Lubumbashi où il retraitait des déchets contenant du cuivre, des déchets mais aussi du germanium, de l’or et autres métaux rares. Un litige financier, portant sur de lourdes créances impayées, l’oppose désormais à l’Etat congolais. Peut-on croire qu’un homme d’affaires, important certes, mais pas le seul sur le terrain, puisse ainsi influencer la politique d’un gouvernement via des ministres libéraux ? D’aucuns expliquent aussi l’intransigeance de Reynders par des calculs politiques : on connaît ses bonnes relations avec la NVA et son patron Bart de Wever bourgmestre d’Anvers, qui soutiendraient une ligne dure à l’égard de Kinshasa. Par ailleurs, le ministre de la Coopération, Alexander De Croo (Open VLD) est aussi le fils de son père Herman, qui fut jadis l’avocat de Mobutu et l’un des patrons d’Utex Africa et demeure un ami personnel de Moïse Katumbi.
Reste à sortir de la crise, qui a des effets négatifs tant pour le Congo que pour la Belgique, pour les 3000 Belges résidant encore au Congo comme pour les dizaines de milliers de Belgo Congolais fidèles à leurs deux patries. D’ici le 23 décembre, qui est toujours la date fixée pour les élections, on ne doit guère s’attendre à des inflexions majeures. Mais si, ensuite, la passation des pouvoirs se déroule sans trop d’incidents, la réconciliation, inévitablement, sera la première priorité du nouveau « patron » du Congo, quel qu’il soit. De part et d’autre, il y aura des prix à payer : au Congo, il s’agira, au minimum, de la décrispation politique, de la libération des opposants et autres « prisonniers emblématiques », tandis que, du côté belge, il faudra envisager un allègement des sanctions et une normalisation des relations entre les deux pays. A la veille des élections en Belgique, Didier Reynders, déjà appelé « commun diviseur » par le dauphin Shadary, sera-t-il l’homme de ce réajustement politique ?