9 décembre 2018

A Kinshasa un nouveau musée réclamera bientôt les trésors de Tervuren

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Lorsque le président Macron a lancé l’idée d’une restitution des biens culturels africains dans un délai de cinq ans, le musée du Quai Branly n’a pas été le seul à frémir. A Tervuren aussi, à la veille de la réouverture du Musée de l’Afrique, un souffle d’effroi est passé. Car, avec ses 180.000 pièces d’origine africaine, venues essentiellement du Congo, le musée créé par Léopold II est l’un des plus riches du monde et c’est toute la culture du bassin du Congo qui se trouve exposée dans les armoires de bois tropical ou dans des caves immenses où des chefs d’œuvre soigneusement rangés et répertoriés dorment dans les tiroirs…Au Congo aussi, les demandes de restitution sont anciennes : en 1955 déjà, lorsque les premiers visiteurs venus de la colonie arrivèrent à Bruxelles, ils dénoncèrent, en termes prudents, l’ « expatriation » de leur patrimoine. En avril 1960, à la veille de l’indépendance, la restitution du œuvres saisies par les administrateurs coloniaux, les militaires ou les missionnaires faisait partie des revendications congolaises tandis que les Belges assuraient que les Congolais étaient « immatures », incapables d’accueillir dans de bonnes conditions des pièces dont Tervuren aurait été le « refuge ».
Au cours des années 70 cependant, le président Mobutu fut entendu et 1042 pièces quittèrent Tervuren pour l’Institut des musées nationaux du Zaïre et en particulier le musée installé sur le Mont Ngaliéma, dans le domaine présidentiel de la N’Sele. Surplombant la courbe du fleuve, des statues de Léopold II et de Stanley, grandeur nature et coulées dans le bronze veillent sur les lieux. Lorsque les pièces quittèrent la Belgique, on évita le terme « restitution » pour parler de «cadeau », au titre des bonnes relations avec le Maréchal. Par la suite, des spécialistes avancèrent que les œuvres cédées n’auraient pas été de premier plan…
Au moment de la chute du régime Mobutu en 1997, alors que les troupes de l’AFDL conduites par Laurent Désiré Kabila envahissaient la ville, plusieurs dizaines de pièces disparurent et les plus belles furent emportée manu militari, malgré les efforts du personnel de la N’Sele qui prit des risques pour les protéger face à des hommes qui semblaient en service commandé…Par la suite certaines pièces furent identifiées à Bruxelles, mises en vente au Sablon…A l’époque, des Congolais travaillant au musée nous expliquèrent que, par précaution, ils avaient emporté chez eux les plus belles des œuvres les cachant soigneusement dans leur maison avant de les rapporter lorsque le calme revint…
De 1970 à 1975, sous l’ impulsion du président Mobutu et de son conseiller belge le major Powis de ten Bossche, les autorités de Kinshasa organisèrent une grande « collecte » à travers tout le pays afin de rassembler des pièces significatives du patrimoine culturel et de faire en sorte que chaque province soit représentée dans le futur grand musée national. Mais jusqu’aujourd’hui, sur les 500 tribus que compte la RDC, une centaine seulement, les plus grandes, sont représentées par leurs créations artistiques. C’est durant les années 70 aussi que le musicologue belge Benoît Quersin récolta à travers le pays une impressionnante collection d’instruments de musique.
Jusqu’aujourd’hui, les demandes de restitution, émanant essentiellement de la diaspora congolaise, se heurtent à de sérieuses objections : il est fait état des vols qui ont fait disparaître des objets restitués en 1970, du mauvais état du musée de KInshasa, de la relative indifférence du public congolais lui-même, de l’absence d’un musée digne de ce nom dans la capitale…
D’ici juin 2019, cette objection sera caduque : au cœur de Kinshasa, sur le « Boulevard Triomphal » qui longe l’Assemblée nationale, l’agence de coopération de la Corée du Sud, achève la construction d’un vaste musée qui devrait accueillir les œuvres actuellement logées à la N’Sele ainsi que des productions contemporaines.
Pour l’instant, les bâtiments en train de s’ériger sont jalousement protégés, aucune visite n’est autorisée et les informations disponibles sont rares. Selon certaines sources, la Corée du Sud se serait surtout chargée du « gros œuvre » et elle remettra à la RDC un bâtiment « clé sur porte » qu’il s’agira ensuite d’aménager afin que les œuvres soient mises en valeur et conservées dans de bonnes conditions. Guido Grysseels, le directeur du Musée de Tervuren, s’attend déjà à des demandes congolaises et se montre disposé à les examiner favorablement : « il est évident que nous proposerons notre expertise en matière de conservation, d’hygrométrie, de présentation… »Grysseels se dit également disposé à imaginer des formules d’expositions temporaires, des prêts et aussi le rapatriement d’œuvres que Tervuren posséderait en plusieurs exemplaires et qui dorment dans les caves du musée.
Quant au musée national, tel qu’il existe aujourd’hui, son état confirme les objections de ceux qui s’opposent aux restitutions.
Les deux salles ouvertes au public sont relativement bien entretenues et elles accueillent surtout un public scolaire, qui découvre des présentations assez didactiques d’œuvres issues des diverses tribus du Congo. Malgré la bonne volonté du personnel, en poste depuis les années 70 et qui se plaint d’être sous payé, ce musée national a les dimensions d’une institution de province. Il est bien en deçà de la formidable production culturelle qui caractérise le Congo et aucune place n’est réservée aux artistes contemporains. Ces derniers sont d’ailleurs totalement ignorés par les plus hautes autorités du pays, le mécénat étant toujours inconnu en RDC…. Pour découvrir des artistes contemporains il faut visiter le centre Bilembo, une institution privée installée sur le site de la société Texaf ou les salles d’exposition du magasin « la Symphonie des Arts » où les œuvres sont proposées à d’éventuels acheteurs…
Sur le Mont Ngaliéma, à côté des salles d’exposition, d’autres bâtiments couverts de tôle ondulée abritent des œuvres collectées à l’intérieur du pays, masques, instruments de musique, grandes statues et autres artefacts. Les lieux sont dans un état lamentable : lorsqu’il pleut, de larges flaques d’eau s’élargissent entre les étagères et les pièces sont éclaboussées par les averses, lorsque la journée est ensoleillée, on voit la poussière danser sur les rayonnages, maladroitement protégés par des pièces de tissu ou de mousseline épinglées sur les montants de bois. Le personnel, navré, montre les ravages des termites qui rongent les statues, les plaies laissées par l’humidité, des pièces irrémédiablement endommagées par l‘usage imprudent de certains produits chimiques comme le white spirit… Dans l’atelier de réparation, tout manque, la colle, les spatules, les produits insecticides.. L’impression d’abandon, de dénuement que dégagent les lieux confirme la réflexion désabusée de certains membres du personnel : intellectuellement séduits par l’idée d’un retour des œuvres logées en Belgique, ils estiment que, pour le moment en tous cas, la sécurité de ces dernières est mieux garantie à Tervuren et que les Sud Coréens doivent encore faire leurs preuves…