9 décembre 2018

Africa Museum: à la recherche des rêves d’enfant

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La lumière filtre enfin sous les hautes verrières, des paysages de rêve, aux couleurs pastels minutieusement restaurées, racontent à nouveau une Afrique des premiers jours. Cheminant dans un long couloir immaculé, j’ai envie de caresser la longue pirogue et de chanter, comme jadis à l’école primaire « Uele, Uele ». L’éléphant est là, et la bête a repris du poil, les crocodiles, dans leur vitrine, montrent toujours des crocs menaçants. Les papillons sont épinglés comme avant, des pierres vertes, malachites aux formes biscornues, racontent le sous sol du Katanga. Tout y est, j’en suis certaine. Je sais que sous les dallages de marbre, il y a les caves, des armoires de bois blond, des tiroirs bien rangés dans lesquels dorment les trésors du Congo, classés suivant les régions d’origine, les tribus. Ramenés au pays par les administrateurs, les militaires, les missionnaires, les commerçants aussi, sauvés des incendies, des pillages, ou emportés de force, trafiqués, vendus sur les marchés…Cent quatre vingt mille pièces qui dorment dans les limbes de l’histoire, un pour cent d’entre elles ayant été choisies pour retrouver le jour. Je sais aussi que dans une section spéciale sont soigneusement gardés le fusil de Stanley, ses cahiers couverts de dessins et d’une écriture minuscule, ses malles et sa bouteille de whisky…Je sais que la mémoire du Congo repose ici, bien scellée dans son sarcophage de marbre et que le nouveau musée a pour vocation, prudemment, morceau par morceau, de la réveiller, de nous raconter une autre histoire, plus conforme à la réalité telle qu’elle fut vécue par les Congolais. De pièce en pièce, je chemine, et je me réjouis d’être immergée dans ce « temps long » d’un Congo qui avait sa monnaie, -les croisette du Katanga-, ses religions et ses médecines, ses grands chefs, aussi politiques et respectés que l’étaient les nôtres, à la même époque, le 15 eme siècle, lorsque ce qu’on n’on n’appelait pas encore la mondialisation, amenée par les explorateurs portugais s’invita, sans visa, sur les côtes africaines…
C’est avec respect que je rencontre le Congo d’avant les Européens, avec joie que je retrouve le Congo de toujours avec ses rythmes et ses fabuleux instruments de musique dont ces tambours à fente qui portaient si loin les messages, le Congo d’aujourd’hui qui m’est raconté par des interlocuteurs familiers, que j’aurais pu avoir rencontré dans le tram en venant.
Dans l’immense couloir, sur l’escalier aussi raide que les pentes du volcan Nyiragongo, à travers la grande rotonde et les salles bien éclairées, je chemine en terrain connu. Mais quelque chose me tarabuste : où sont mes souvenirs d’enfant ? D’accord, c’était il y a bien longtemps, et j’ai eu largement le temps de partager le Congo avec d’autres générations. Avec les gosses de demain, je n’aurai plus les mêmes frémissements, je ne calmerai plus les mêmes terreurs ; les rêves se sont évanouis en même temps que l’amoncèlement parfois hétéroclite des statues à clous, des masques grimaçants, des armes de guerre et des sabres encore luisants.
Il m’a fallu chercher longtemps pour retrouver mes vieilles connaissances, l’homme léopard, l’esclavagiste au manteau bleu que l’on qualifiait à l’époque d’ « arabisé », et tous leurs compagnons aux visages burinés, aux muscles effrayants, immortalisés par le sculpteur Howard Ward. En cherchant bien, je les ai retrouvés presque cachés dans un coin, comme ces parents pauvres qui font fonte sur les photos de famille, surmontés d’une mention presque infamante « hors jeu » ! Plus dignes d’être montrés, n’ayant plus leur place dans un musée politiquement correct car ils témoignent du regard que les Européens à l’époque, portaient sur les « sauvages ». Du coup, j’ai eu l’impression que l’homme-léopard avait rétréci, que ses ongles immenses, qui tranchaient les gorges nuitamment, avaient été limés. Et puis j’ai souri devant l’ironie des temps qui changent : regroupés dans un coin du musée, cachés aux regards de la foule, ces parias d’un passé révolu se retrouvent désormais en bonne compagnie, aux côtés des têtes et des bustes des officiers et administrateurs de Léopold II qui participèrent à la conquête ! Tout à coup j’ai recommencé à rêver: je me suis demandé ce que se racontent les vaincus d’hier et les conquérants désavoués, lorsque ferment les portes du musée, que la nuit retombe sur le parc immense et que le grand roi hante à nouveau son palais…