9 décembre 2018

Comment Denis Mukwege a toujours associé pratique médicale et engagement citoyen

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Lorsqu’à Oslo, ce 10 décembre, il recevra le Prix Nobel de la paix aux côtés de Nadia Mourad, le Docteur Mukwege, -on peut en être certain- utilisera cette prestigieuse tribune pour développer, une fois de plus, des idées qui lui paraissent essentielles. Antigone en blouse blanche, récusant les contingences politiciennes, il plaidera pour la justice, dénoncera l’impunité qui, sous ses yeux et celui des victimes, bénéficie toujours aux auteurs des pires forfaits. Comme il le fait désormais à chacune de ses interventions publiques, il ira probablement plus loin. Il soulignera peut-être le peu de confiance que lui inspirent les élections prévues au Congo pour le 23 décembre, sa préférence pour une « transition sans Kabila », une sorte de période intermédiaire qui serait gérée par des personnalités considérées comme au dessus de la mêlée. Denis Mukwege redoute en effet que le système actuel, tel qu’il est mis en place, se livre à des truquages, des achats de voix et de consciences. « Ce ne sera pas un vote, mais une imposition » clame-t- il déjà, récusant par avance la victoire (pas nécessairement acquise du reste…) du candidat Shadary Ramazani, choisi comme son dauphin par le président sortant, Joseph Kabila. Rappelons que ce dernier a finalement accepté de ne pas se présenter pour un troisième mandat, conformément au prescrit de la Constitution congolaise et après une « prolongation » de deux ans. Mukwege, sceptique face au changement annoncé, préférerait une sorte de prise de pouvoir pacifique menée par une population qui « reprendrait son destin en mains »….
S’il utilise sa renommée internationale pour donner un large écho à des prises de position de plus en plus politiques et très soutenues au sein d’une diaspora largement hostile au régime actuel, l’engagement du docteur Mukwege ne date pas d’hier.
Comment pourrait-il en être autrement ? Ce fils d’un pasteur protestant a grandi dans la paroisse pauvre de Kadutu, un quartier de Bukavu, où il a parfois été victime des railleries des catholiques qui tenaient le haut du pavé dans le Congo d’après l’indépendance ; il a accompagné son père dans ses visites aux malades, aux délaissés et c’est là que naquit sa volonté de devenir médecin, avec priorité aux femmes et aux enfants. Denis Mukwege a aussi vécu dans l’ombre des guerres qui ont toujours endeuillé l’horizon de son Kivu natal, il a été témoin des injustices, de l’accaparement des richesses… Il connut, dans sa prime jeunesse, les séquelles du pouvoir colonial et de l’apartheid feutré qui régnait alors au Congo, le choc des rebellions de Jean Schramme, cet ancien colon qui s’empara brièvement de Bukavu dans les années 60.
Alors que le président Mobutu était à l’apogée de son règne, soutenu par les Occidentaux qui lui passaient toutes ses frasques au nom de la guerre froide et de leurs intérêts bien compris, Denis Mukwege étudiait en France. Il se spécialisait en gynécologie et obstétrique à l’université d’Angers, après avoir mené ses études de médecine à Bujumbura. A la fin de ses études, ses condisciples tentèrent de le dissuader de regagner un Zaïre dont le chef de l’Etat était de plus en plus contesté. C’était mal connaître le fils du pasteur pentecôtiste qui entendait bien mettre ses actes en concordance avec ses valeurs et qui avait hérité du talent oratoire de son père…
Durant neuf années, Mukwege travaillait à Lemera, non loin de la frontière burundaise, mais le week end il rejoignait femme et enfants à Bukavu, une ville remuante, qui fut toujours à la pointe de la contestation. C’est là que le jeune médecin assista à l’éclosion de la société civile congolaise, qui prenait son essor sous l’impulsion de Pierre Lumbi et de son ONG Solidarité paysanne. C’est Lumbi qui, vingt ans plus tard, créa le MSR (Mouvement social pour le renouveau) un parti politique composé de membres de la société civile et d’intellectuels, qui devait apporter son appui à Joseph Kabila « première mouture », avant de prendre ses distances par rapport à un régime jugé de plus en plus répressif et inégalitaire.
Mais surtout, à Lemera puis à Bukavu, le docteur Mukwege devait devenir, bien malgré lui, le témoin des deux guerres qui furent imposées au Congo. C’est de justesse qu’à Lemera il échappa au massacre de 35 personnes, malades et membres du personnel, c’est à Kisangani que, devenu « humanitaire » par la force des circonstances, il fut témoin de l’afflux des réfugiés hutus, de l’exode des Congolais. C’est là aussi qu’il découvrit l’ampleur des massacres que les futurs maîtres du pays, les « tombeurs de Mobutu », allaient commettre dans le silence de la forêt tropicale. C’est de là que date son exigence de justice, jamais assouvie : les auteurs de ces tueries, non seulement n’ont jamais été inquiétés mais surtout, ils ont pu tranquillement regagner le Rwanda ou l’Ouganda ou prendre des galons au sein de l’armée congolaise qui les avait amnistiés et intégrés.
Par la suite, installé à Panzi, qui n’était dans les années 2000 qu’un village proche de Bukavu, Mukwege allait être confronté à de nouvelles horreurs : les viols avec extrême violence. Le médecin, non content de soigner des femmes dévastées, sera l’un des premiers à décrypter les mobiles réels de ce « féminicide » : des groupes armés, désireux de s’approprier des carrés miniers pour en extraire le désormais célèbre coltan, faisaient régner la terreur dans le milieu paysan, et ces viols, commis en public avec une cruauté extrême, allaient devenir ce que Mukwege appellera une arme de guerre. Le gynécologue ne se contenta pas d’affiner ses techniques d’interventions, de se former à la réparation de la fistule et autres déchirures, d’accompagner ses patientes sur le plan psychologique afin de les aider à se reconstruire, à se réinsérer. Le fils du pasteur, l’intellectuel engagé mit ses talents oratoires, son indiscutable charisme, au service des femmes de son pays. Devant des auditoires de plus en plus larges, il plaida, dénonça, faisant le lien entre l’appétit pour les ressources naturelles et la violence qui ravageait les campagnes du Kivu. Il s’adressa aux grands de ce monde, aux patrons des multinationales, plaidant pour la traçabilité des « minerais de sang », il dénonça aussi la complicité des autorités de son pays et les exactions commises par les militaires…
Répercuté par la presse internationale et les nombreux visiteurs de Panzi, le cri de Mukwege a fini par être entendu au-delà des frontières du Congo. Conforté par de nombreuses distinctions prestigieuses, (dont le prix Roi Baudouin pour le développement, le prix Sakharov..) le médecin-chef de Panzi a été invité à la tribune des Nations unies. Mais, les soirs de découragement, il s’est souvent demandé si les honneurs qui lui étaient prodigués ne servaient pas aussi d’alibi pour ne pas agir…
Nul n’étant prophète en son pays, c’est peut être au Congo que Denis Mukwege est le moins bien connu : Joseph Kabila estime qu’il ternit l’image du pays à l’étranger et noircit délibérément le tableau (il est vrai que, sous l’aiguillon de la justice militaire, le comportement de l’armée nationale s’est amélioré) ; les chaînes de télévision nationales diffusent rarement ses interventions, et, depuis la tentative d’assassinat dont il faillit être victime en 2012, le médecin ne quitte plus son hôpital, où il vit sous la protection des Casques bleus… A cela s’ajoutent les inévitables jalousies, les critiques de ceux qui relèvent que le docteur parle peu de planning familial, qu’il refuse, conformément à la loi congolaise, de pratiquer des avortements, même dans les cas de viols avec extrême violence, sans oublier les objections des démographes qui, études à l’appui, mettent en cause de chiffre devenu mythique des 6 millions de morts…
Ces réserves passent aujourd’hui au second plan. Idole de la diaspora, Denis Mukwege a aussi misé sur la jeunesse de son pays : son association « les chemins de la paix » forme des jeunes au leadership politique et à la non violence et Luc Nkulula, l’un des leaders de la LUCHA, décédé dans l’incendie de sa maison à Goma, était l’un de ses plus fidèles disciples et ami.
Premier Congolais à recevoir le Prix Nobel de la paix, Denis Mukwege, l’enfant de Kaziba, (le village d’origine de sa famille) le reclus de Panzi, le « réparateur » de femmes et le citoyen debout, est devenu un héros national. Une fierté pour tous ses compatriotes.