11 décembre 2018

A Oslo, le Docteur Mukwege, Prix Nobel de la paix, interpelle ses compatriotes^pelle avec Nado

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Oslo,

Le regard grave, portant à bout de bras des torches enflammées et enjambant les plaques de verglas, les femmes norvégiennes étaient nombreuses à manifester en cette soirée du 10 décembre. « C’est la journée des droits de l’homme » nous expliquait Helena, emmitouflée dans ses fourrures, « mais cette année, grâce aux deux lauréats du Prix Nobel, c’est surtout la journée des droits de la femme…. »A l’instar des milliers de participants à la marche aux flambeaux qui a traversé Oslo depuis la gare jusqu’au centre-ville , Helena a donc battu la semelle devant le Grand Hôtel, attendant l’apparition au balcon des deux héros de la journée, la jeune yezidie Nadia Mourad et le très connu Docteur Denis Mukwege. Durant la matinée déjà, durant la cérémonie de remise des prix, le contraste était frappant entre ces deux personnalités aussi surprenantes, aussi charismatiques l’une que l’autre. A la tribune de l’hôtel de ville, en présence du roi et de la reine de Norvège, comme sur le balcon face à la foule enthousiaste, Mukwege est apparu à l’aise, levant les bras en l’air tandis que, les pieds dans la neige, des centaines de Congolais, vivant en Norvège ou qui avaient fait le voyage, chantaient « Kabila va partir, Mukwege Leo, Mukwege président » ou se contentaient d’applaudir à tout rompre. Quant à Nadia Mourad, très réservée, elle semblait prendre appui moralement sinon physiquement sur le géant congolais qu’elle appelle désormais « mon grand ami » et c’est sans un sourire que la jeune Irakienne affrontait la foule chaleureuse.
Quelques heures auparavant, lors de la cérémonie, Nadia avait ému tout le pays lorsqu’au moment où retentissaient les trompettes royales, on avait vu des larmes rouler sur son visage grave. Sans doute songeait elle aux siens, à son peuple dispersé dont elle devait décrire le martyre en termes sobres…Dans son discours, prononcé d’une voix neutre et sans une note, elle devait, quelques instants plus tard, rappeler sa vie d’avant, celle de sa communauté yezidie dans le village de Kodjo en Irak, jusqu’à ce que les milices de l’Etat islamique transforment en cauchemar ses rêves modestes de terminer ses études, de devenir coiffeuse, mère de famille. En quelques heures la vie de Nadia fut brisée : ses parents et grand parents, ses six frères et leurs enfants furent massacrés et elle-même, faite prisonnière, se retrouva esclave, à la merci de ses bourreaux. Depuis sa libération lors de la chute de Mossoul, Nadia est devenue à son tour une combattante. Sa lutte, sa raison d’être, c’est l’exigence de justice : « notre tissu social a été lacéré et la communauté internationale n’a rien fait pour sauvegarder nos droits ; j’exige que des enquêtes soient menées sur le génocide dont nous avons été victimes, sinon les crimes se poursuivront. En Irak, en Syrie, en Afrique, les enfants continueront à servir de combustible pour les guerres… »
Prenant la parole à ses côtés, Mukwege ne dit pas autre chose. Lui aussi raconta le massacre de Lemera au Sud Kivu, les viols d’enfants à Kavumu, un village proche de Bukavu, les deux décennies de violences traversées par les populations du Kivu, du Kasaï, de Beni (il aurait même pu remonter plus haut dans l’histoire…), soulignant à son tour que si de telles tragédies sont possibles, c’est parce que les crimes demeurent impunis.
Après avoir accepté le prix Nobel au nom du peuple congolais et l’avoir dédié à toutes les victimes, Mukwege sembla soudain sortir du texte convenu. Il apostropha les consommateurs du Nord, leur demandant de se rappeler la provenance de leurs batteries électriques, de l’or de leurs bijoux, de se souvenir que bon nombre de ces minerais indispensables viennent de son pays…Avec une éloquence de tribun, le médecin de Panzi s’exclama : « notre pays est pillé, avec la complicité de ceux qui prétendent être nos dirigeants » et, sans nommer les agresseurs (qui, à l’époque étaient des milices armées s’exprimant en kinyarwanda…) il exigea que soit sorti des tiroirs de l’ONU le rapport « mapping » qui, en 2009 avait documenté 617 crimes de guerre. « La justice ne se négocie pas, le travail de mémoire doit se faire » plaida-t-il, s’adressant à un auditoire international. Mais longuement, aussi bien lors de la cérémonie officielle que le soir, lorsqu’il rencontra des centaines de ses compatriotes réunis pour une soirée de gala, Mukwege interpella les Congolais eux-mêmes : « nous devons prendre notre destin en mains, personne ne le fera à notre place… » S’adressant à la diaspora, il demanda que soit créée une « banque de données », afin que les Congolais de l’étranger puissent mettre leurs talents au service de leur pays : «Au travail, peuple congolais ! » devait-il s’exclamer, « pourquoi tant de souffrances, de mépris ? Nous ne devons pas accuser les autres, alors que c’est nous qui sommes capables de trouver des solutions, de changer le destin de l’Afrique… »Rappelant les paroles de Patrice Lumumba,il devait conclure en disant : « il faut que l’histoire du Congo soit écrite par les Congolais eux-mêmes »…
Ce qui est certain, c’est que, depuis le héros de l’indépendance disparu en 1961, Denis Mukwege, par son courage quotidien, son engagement aux côtés des femmes et sa vision volontariste de l’avenir, est devenu le premier Congolais à s’être hissé à un tel niveau du panthéon national, celui des prophètes…