6 janvier 2019

Martin Fayulu, l’homme qui se voit déjà président

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Installé dans son bureau, au rez de chaussée de son hôtel Faden House, Martin Fayulu récupère après une campagne épuisante et en tire les leçons. Même si la CENI entend bien être la seule dépositaire des secrets du vote, qu’elle ne divulguera pas avant le 6 janvier, le « soldat du peuple » ne doute pas de sa victoire et il assure que même dans les fiefs de ses adversaires politiques, comme le Maniéma, province d’origine de Shadary Ramazani, ses résultats ont surpris.
Comment analyse-il ce phénomène, où, même si rien n’est confirmé, il a probablement devancé des caciques bien implantes dans le milieu «Pour moi, c’est l‘expérience qui fait la différence ; je suis aussi un homme qui apprend des autres, j ai observé le parcours de Macky Sall au Sénégal et j‘au toujours su exactement ce que je voulais. Quand j’ai quitté Exxon Mobile en 2003, j’ai dit à mon patron, après dix années de travail à l’étranger, que je voulais faire de la politique et que mon objectif c’était la présidence.
Dans la capitale, personne ne peut me battre, cette ville me connaît, j’y suis né, j’y ai grandi, je suis un fils de Kinshasa… »
Sa famille étant originaire du Bandundu, la province la plus proche de l’immense métropole, Martin Fayulu nous explique que son père qui travaillait chez Chanimetal, une entreprise belge, tenait beaucoup à scolariser ses enfants : « il m’a inscrit chez les pères Xavériens où j’étais un élève assidu et c’est en vélo, le long de pistes cyclables bien tracées que chaque jour je me rendais à l’école… En 2011, lorsque je me suis porté candidat à l’Assemblée, je voulais devenir députe et un jour gouverneur de Kinshasa, afin de gérer cette ville comme une société privée. «
Martin Fayulu qui a étudié l’économie à Paris et fait un MBA aux Etats-Unis est en effet issu du secteur privé, et il a fait carrière dans la société Exxon Mobile. C’est avec fierté qu’il évoque ses étapes professionnelles en Afrique, Côte d’Ivoire, Ethiopie, Ghana : « à chaque fois, je tentais de redresser les bilans de la société, en même temps que je gravissais les échelons hiérarchiques. Je sais comment gérer : il faut avoir des objectifs précis, une vision claire, exiger des résultats. Je sais comment faire du Congo un pays digne et prospère, doté d’un budget de 126 milliards de dollars. Atteindre la prospérité dans la dignité, on peut y arriver…A Exxon Mobile aussi, c’est la qualité du management qui a fait la différence… »
Martin Fayulu n’est pas étonné du surnom qu’on lui a donné : « soldat du peuple » : « les gens savent que je suis au service du peuple, que je ne recherche pas mon intérêt personnel… » Il promet, s’il est élu, une corruption zéro…
Alors que la CENI compile toujours les résultats venus des provinces et assure qu’avant la proclamation du résultat provisoire, aucune prévision n’est autorisée ni même pertinente, Fayulu assure qu’il a toutes les raisons de se montrer optimiste : « on ne peut pas arrêter un raz de marée, un plébiscite… »
Ravivant ses souvenirs, il insiste sur le fait qu’il n’est pas novice en politique : « en 1990, au Zoo de Kinshasa, lorsque fut créée la société civile, j’étais déjà là et c’est ensuite que fut créée l’Union sacrée de l’opposition. L’UDPS nous a rejoints par la suite… »
Ses succès d’aujourd’hui sont donc la conséquence d’un long engagement et d’une conviction : « il n’y a pas de fracture Est Ouest dans ce pays…Son unité est fondamentale, les gens partagent les mêmes aspirations. Ils sont fatigués.. »Ce qu’il reproche le plus au pouvoir sortant, c’est la manière dont le pays a été géré : « les dirigeants actuels se comportent comme une sorte de caste, comme si le Congo leur appartenait ; la paupérisation est évidente. Même s’il y a du déni, nous avons assisté à un vote sanction… »
S’il se défend d’être un novice, Fayulu avance aussi les qualités de sa formation, le niveau de ses études et aussi le professionnalisme de son équipe : « mon directeur de campagne c’est Pierre Lumbi, qui n’est pas un enfant (il fut le conseiller spécial de Joseph Kabila, le juriste Christophe Lutundula et tant d’autres… Mais à ses côtés,il y aussi, dans la coalition Lamuka, des hommes aussi puissants qu’encombrants : l’homme d’affaires Moïse Katumbi, ancien gouverneur du Katanga et qui, dans tout le pays a mis à la disposition de Fayulu la force de frappe des supporters de son club de football le TP Mazembe. Quant à l’ancien vice président Jean-Pierre Bemba, été libéré après dix années passées dans la prison de la CPI à Scheveningen, il a mis sa province de l’Equateur dans l’escarcelle de Fayulu. « Ces personnalités doivent rentrer au Congo, leur place est ici. Mais le leader c’est moi, avec tout ce que cela comporte comme attributs, les compétences, les pratiques managériales, la vision claire, le sens des responsabilités qu’il faut insuffler… Cela, je sais le faire. Mais il faut aussi l’esprit d’équipe, il n’y aura pas de leadership au rabais…Si j’étais faible, il y a longtemps que j’aurais cédé… »
Au cours de sa campagne, il est arrivé à Fayulu de déclarer qu’ après deux ans, il mettrait son mandat en jeu, afin de refaire des élections crédibles. Aujourd’hui, il affirme qu’ « il ne sera pas un président intérimaire… » Il n’entend pas remettre en cause la durée du mandat, « cette élection présidentielle c’est un homme un peuple, mais c’est aussi une équipe, et il faut honorer les engagements pris ». La personnalité de Jean-Pierre Bemba ne l’effraie pas : « je le connais, je le fréquente depuis son jeune âge, nous avons joué au tennis ensemble, c’est mon frère.. Certes, il a un caractère fort mais peut-on le lui reprocher ? Pas plus qu’à moi on ne peut reprocher d’être radical, ce qui veut dire refuser la corruption, être intègre… » Visiblement, Martin Fayulu défend l’équipe qu’il formait à Genève avec Adolphe Muzito, Freddy Matungulu, Jean-Pierre Bemba, Moïse Katumbi qu’il définit comme un « homme du monde, pas conflictuel, doté d’un réel charisme ».
Le candidat de Lamuka refuse de s’appesantir sur le sort de Joseph Kabila : « la Constitution a tout prévu, il sera sénateur à vie, il bénéficiera des avantages dus aux anciens chefs d’Etat. Pour moi, le maître mot, c’est « pas de revanche » sinon le calme ne reviendra jamais dans ce pays…Ici, tout le monde doit être régi par la loi. Si Kabila considère qu’il est Congolais il doit pouvoir vivre dans son pays, s’il veut, comme Georges Weah, poursuivre des études à distance il en a le droit… Quant à l’armée, elle est républicaine, elle respectera l’ordre constitutionnel et exécutera les ordres que lui donnera le président élu. »
Affirmant sa détermination à lutter contre la corruption, Fayulu, issu du secteur privé, se défend de vouloir modifier une nouvelle fois le Code minier au profit des sociétés multinationales : « nous allons nous asseoir avec les miniers et discuter avec eux. Pour moi le maître mot c’est gagnant-gagnant…Il ne s’agît pas de favoriser qui que ce soit… Ces gens là sont venus investir chez nous, et sans eux nos matières premières ne seraient rien, elles dormiraient dans le sous sol…Il faut que ces gens soient à l’aise pour investir : j entends baisser le taux d’imposition sur les bénéfices, de 30 à 20%, ce qui permet à tout le monde de payer et l’assiette imposable grandira, car il ne faudra plus effectuer de paiements en noir, surmonter les tracasseries…En outre si un Congolais veut entrer dans le capital d’une société il devra amener sa contribution financière propre et non plus revendiquer 30 % des parts sans aucun apport…Comme dirait François Hollande, le Congo devra devenir un pays normal … Il faudra qu’on se rende compte que les choses ont changé…»
Ami personnel du Docteur Mukwege, Martin Fayulu admire » l’homme de valeur » : « Ce Prix Nobel a permis de faire savoir au monde entier que le Congo est là, que dans ce pays il y a des exigences, des valeurs…Je crois que ces élections ont eu lieu dans la foulée de cette très haute distinction. Elles ont renforcé l’exigence de justice, de probité, on ne peut plus faire n’importe quoi dans ce pays…Le futur président de la République doit savoir que, tout acte qu‘il posera, il le fera sous le regard d’un homme comme Mukwege, celui qui ne transige pas……… »