9 janvier 2019

A reculons, le Congo s’est dirigé vers les élections et vers les résultats

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Deux ans après la fin officielle du mandat de Joseph Kabila, c’est à reculons que le Congo s’est dirigé vers les élections : alors qu’un délai de deux ans avait été arraché par les évêques , c’est finalement le 30 décembre, soit vingt-quatre heures avant que soit écoulé le dernier grain du sablier que la Commission électorale indépendante a réussi à organiser un triple scrutin, présidentiel, législatif et provincial, dont la réalité a suscité le doute jusqu’en dernière minute. En effet, par souci de souveraineté, de « dignité » assurait le chef de l’Etat, le Congo avait refusé toute aide étrangère : ni les moyens de transport de la Monusco, qui avait cependant provisionné 80 millions de dollars et des avions en stand by à Entebbe, ni le soutien de l’Union européenne, aide financière ou observateurs. Ces élections ont représenté un effort colossal pour un pays qui ne « tourne » qu’avec un budget oscillant entre 4 et 5 millions de dollars : l’organisation de ce scrutin hors normes a coûté officiellement 500 millions de dollars et sans doute le double.
Finalement, le 30 décembre dernier, déjouant les prévisions les plus pessimistes, les élections ont eu lieu et 38,5 millions d’électeurs ont été présents au rendez vous, les ressortissants de Beni, Butembo et Yumbi ayant finalement vu leur session électorale être retardée de trois mois pour cause d’épidémie d’Ebola et d’affrontements interethniques. Si le pouvoir s’est dirigé à reculons vers cette échéance, la population, elle était bien là. Certes, à cause de la pluie diluvienne, le taux de participation à Kinshasa a été moindre que prévu, aux alentours de 50%, mais dans l’ensemble du pays, jusque dans les coins reculés, les électeurs se sont pressés devant les bureaux de vote, au nombre de 80.000 en tout et, alors que bien des prophètes de malheur avaient prédit le pire, le matériel était en place dans 80% des bureaux et la désormais célèbre machine à voter a permis d’économiser des tonnes de papier.
Les électeurs n’ont pas caché leur détermination : c’est en connaissance de cause, ayant chacun inscrit sur un papier le numéro des candidats de leur choix, qu’ils se sont dirigés vers les bureaux de vote et seuls les plus âgés ont eu besoin d’assistance pour émettre le vote électronique, à raison d’une ou deux minutes par votant.
La plupart des électeurs interrogés à Kinshasa se gardaient bien de dire sur qui s’était portée leur décision mais leur aspiration était unanime : ils souhaitaient le changement, plus de justice sociale, de travail, des prix moins élevés, moins de taxes aussi. Il est apparu aussi que de nouvelles taxes sont particulièrement impopulaires, comme celle que le FONER (Fonds des routes) prélève à chaque barrage routier, en principe pour financer des infrastructures routières, ou le Go Pass, la taxe sur les transports aériens qui frappe chaque voyageur empruntant les lignes intérieures ou étrangères. De la même façon, le passeport biométrique est vivement critiqué car, modernisé, informatisé, il est devenu l’un des plus chers du monde. La plupart des Congolais, au cours des années écoulées, ont eu le sentiment que ces nouvelles taxes servaient moins à financer des travaux d’intérêt général qu’à nourrir une nouvelle élite entourant le président Kabila tandis que la rente minière échappait aux finances de l’Etat à cause d’un taux d’imposition trop faible ou finissait dans des poches privées.
Le hiatus entre le pouvoir de Joseph Kabila et la nouvelle génération (les moins de vingt ans représentent désormais 50% de la population) était d’autant plus criant que ces jeunes n’ont aucun point de comparaison : ils ne sont pas assez âgés pour avoir connu les dérives et la corruption de l’époque de Mobutu, les aînés avaient placés tous leurs espoirs en Joseph Kabila et tous ont le sentiment d’avoir été déçus, voire trahis, d’autant plus que la multiplication des réseaux sociaux, de l’accès à Internet, aux téléphones portables a désenclavé la population congolaise et a donné aux jeunes des raisons de se mobiliser… Sans oublier les points de comparaison avec les pays de la région : dans l’Est, les guerres avec le Rwanda ne sont pas oubliées mais chacun est au courant des progrès spectaculaires réalisés dans le pays voisin et se sent jaloux du réseau routier impeccable et des services sociaux proposés à la population…
Trois hommes sur les routes
La campagne des trois principaux candidats à la présidence a-t-elle répondu à ces attentes de meilleure redistribution des ressources, d’organisation plus efficiente du pays ? Ce serait trop dire : les candidats sont surtout misé sur ce qu’ils représentaient chacun, par leur parcours personnel et le soutien dont ils disposaient. C’est ainsi que Felix Tshisekedi a misé sur le souvenir de son père, sur les bases populaires dont son parti, l’UDPS, longtemps appelé « la fille aînée de l’opposition » dispose dans les quartiers populaires de Kinshasa et dans les deux Kasaï. Nombre de supporters de l’UDPS, après des décennies d’opposition, de mise à l’écart et de crises diverses ont estimé que le temps était venu pour eux de renouer avec l’exercice (et les avantages) du pouvoir et une importante diaspora a galvanisé les suffrages des citadins. En outre, allié à Vital Kamerhe, qui dispose d’un important réservoir de voix dans le Kivu et qui a été son directeur de campagne, Felix Tshisekedi a pu ratisser, sans être inquiété par le pouvoir, des régions assez densément peuplées.
Quant à Martin Fayulu, le « soldat du peuple », il a été la surprise de la campagne : le seul fait qu’il ait été désigné « candidat unique de l’opposition » lors de la réunion de Genève a assuré sa gloire à travers le pays, malgré la défection de Tshisekedi et Kamerhe. Originaire du Bandundu, autre gros réservoir de voix, député à Kinshasa où il est né et où il réside, Fayulu a connu des succès imprévus tant dans la province de l’Equateur qu’au Katanga ou dans le « grand Nord » du Kivu. Il doit ces victoires populaires à plusieurs facteurs : d’abord le fait qu’il a symbolisé le changement auquel aspiraient une majorité de Congolais. Il a bénéficié aussi du soutien, matériel, financier et politique que lui ont assuré ses deux alliés, Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi, deux « poids lourds » empêchés de concourir mais disposant d’une « force de frappe » non négligeable. C’est ainsi que le MLC de Jean-Pierre Bemba demeure un parti bien organisé, qui a su ratisser dans la province de l’Equateur, tandis que Moïse Katumbi a mis au service de Fayulu sa propre popularité au Katanga et ailleurs ainsi que le maillage des supporters de son club de football le TP Mazembe.
Emmanuel Shadari Ramazani, qui apparaît déjà comme le grand perdant de cette campagne, avait, paradoxalement tout pour réussir : une vaste coalition, le Front commun pour le Congo, créée de longue date et bénéficiant des moyens de l’Etat pour mener campagne en faveur du successeur désigné de Joseph Kabila, d’indéniables qualités personnelles comme une bonne connaissance du terrain, une maîtrise de la « territoriale » acquise lors de ses fonctions de ministre de l’Intérieur, une réputation d’homme fidèle au parti, au président, d’intellectuel aux diplômes incontestables. Mais, choisi par Kabila pour être un homme de confiance, il avait aussi les défauts de ses qualités : un faible charisme, une équipe peu fiable, peut-être minée par la jalousie et qui lui fit peu de cadeaux. Car promettre la continuité à une population qui rêve de changement, vanter l’ « émergence » à des gens qui souhaiteraient que leur route ne soit pas inondée et que leurs enfants aient du travail, apparaissait singulièrement peu approprié. Mais surtout, ERS comme on l’appelle n’a pas eu le temps de sortir de sa « gangue kabiliste » : les proches du président sortant menaient sa campagne, la finançaient et peut-être la contrôlaient… Comment aurait ilpu démonter son éventuelle indépendance par rapport au président sortant ? C’est en tant que symbole de la continuité qu’il a été paralysé puis désavoué par les électeurs, sans oublier que l’Europe a enfoncé quelques clous dans le cercueil en le frappant de sanctions dues à son rôle supposé dans les massacres au Kasaï (perpétrés par une armée dont il n’avait pas le contrôle) et par les violences policières exercées contre les manifestants chrétiens alors qu’il était ministre de l’Intérieur et à ce titre politiquement responsable des bavures et de la répression.
Si la date du vote a été retardée jusqu’à l’extrême limite par un pouvoir qui allait aux élections à reculons, c’est à reculons aussi que la CENI a procédé au dépouillement manuel des votes. Certes, la méthode choisie, dédaignant l’électronique de la machine à voter, s’est avérée la plus lente, mais surtout elle a donné du temps aux politiques : le temps de digérer la défaite, le temps de songer à de nouvelles alliances et recompositions du paysage, le temps de modérer les ambitions et de mesurer les limites du possible.
Quant à la population congolaise, elle s’est une fois de plus montrée incroyablement patiente, respectueuse de l’autorité, acceptant les délais les uns après les autres…Mais les colères des calmes, des patients, de ceux qui avaient rêvé de justice et souhaité être entendus peuvent parfois se révéler les plus dévastatrices. C’est peut-être cette crainte là aussi qui explique la lente marche à reculons, sinon à regrets, vers la proclamation de résultats qui ne sont encore que provisoires…