11 janvier 2019

Félix Tshisekedi, fils du Kasaï et… de la Belgique

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Durant longtemps Félix Tshisekedi, 55 ans, a du démontrer qu’il n’était pas seulement le fils de son père. Car Etienne Tshisekedi, décédé en 2017, quelques semaines après la signature des accords de la Saint Sylvestre, dont les négociations l’avaient épuisé, était un monument de la vie politique congolaise : premier juriste diplômé, premier ministre de la Justice après l’indépendance, co rédacteur des statuts du parti unique de Mobutu puis fondateur du premier parti d’opposition l’UDPS, nommé plusieurs fois Premier Ministre sans en avoir exercé les fonctions et toujours appelé Combattant Suprême ou Lider Maximo… Dans cette ombre là, immense et toujours vénérée, Félix a du grandir, terminer ses études secondaires à Kinshasa puis s’installer en Belgique, Tubize puis Bruxelles, au fil des exils successifs de la famille, fréquenter les « combattants » du parti, pères fondateurs ou nouveaux venus militants, forger sa propre identité. Autant son père était têtu, obstiné, parfois imprévisible, autant Félix a toujours donné l’impression, à ceux qui l’ont fréquenté, d’être plus accommodant, influençable et moins clivant. A l’époque, la qualité de ses diplômes n’avait guère d’importance, n’était-il pas avant tout le fils aîné, celui que sa mère, Maman Marthe, discrète et solide, avait désigné comme successeur dans le secret des caucus familiaux ?
C’est en 2016, alors que la santé de son père décline dangereusement, que Félix est nommé secrétaire général adjoint de l’UDPS, un parachutage qui fera des jaloux parmi les militants plus engagés sur le terrain. Lors des négociations qui précèdent l’accord de la Saint Sylvestre, le nom de Félix est de plus en plus souvent cité pour occuper le poste de Premier Ministre dévolu à l’opposition, mais en avril, Joseph Kabila porte son choix sur Bruno Tshibala, un militant de la première heure, habilement « retourné », ce qui accentuera les divisions au sein du parti. C’est en mars 2018 que Félix Tshisekedi est finalement élu à la présidence de l’UDPS et désigné comme candidat à l’élection présidentielle. Si aujourd’hui, Vital Kamerhe, un politicien averti, originaire du Sud Kivu et ancien président de l’Assemblée nationale est le directeur de campagne de Félix et lui a amené les voix de l’Est du Congo, voici deux ans déjà, ce dernier faisait son apprentissage politique aux côtés de Pierre Lumbi, co-président du Rassemblement de l’opposition, qui travaille aujourd’hui pour Moïse Katumbi. On a beaucoup glosé sur les diplômes présentés par Félix Tshisekedi pour étayer sa candidature auprès de la CENI, mais en réalité la centrale électorale s’est contentée d’une attestation d’expérience professionnelle et seul un –improbable- recours à la Cour Constitutionnelle pourrait trancher cette polémique.
Ayant longtemps vécu en Belgique, comptant un certain nombre d’amis au sein de différentes formations politiques, Félix Tshisekedi, selon ses proches, y a acquis une fibre sociale, le désir de bien faire, et last but not least, le goût du compromis à la belge et une solide dose de bon sens. Ce bon sens s’est manifesté plusieurs fois au cours de la campagne, lorsque, le premier, il a accepté l’usage de la machine à voter, lorsqu’il a accepté sans rechigner un dernier report d’une semaine, décidé par la CENI pour des raisons techniques. Auparavant, lors de la réunion de Genève, destinée à faire émerger un candidat unique de l’opposition, il avait inopinément renié sa signature et décidé, avec Vital Kamerhe, de faire cavalier seul. L’histoire dira si ce désistement s’inscrivait dans le cadre d’une stratégie de longue haleine, une sorte de plan B, déjà mis en œuvre par Kabila, s’il répondait il à une réelle exigence de la base où à un ordre émanant du secrétaire général de l’UDPS M. Kabund. Toujours est-il qu’en retirant sa carte du jeu, Félix affaiblissait son rival Martin Fayulu et se posait comme une solution de compromis…
Physiquement imposant, l’apparence sereine, Félix Tshisekedi se veut aujourd’hui rassurant et il peut compter sur une solide base parmi les ressortissants du Kasaï, sa province d’origine. En effet, écartés du pouvoir depuis les années 60, les Kasaïens, et en particulier les Lubas, très nombreux dans la magistrature, les professions intellectuelles et artistiques, la société civile et les défenseurs des droits de l’homme, vont probablement estimer que leur temps d’accéder au pouvoir est enfin venu et, contre vents et marées, défendre la légitimité de « leur » président.