11 janvier 2019

Mathématiques congolaises

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Ouf. Le processus a été incroyablement long, coûteux, parfois chaotique, marqué par le doute et les rebondissements divers, mais il a finalement abouti. Même si les résultats annoncés sont encore provisoires et que des surprises de dernière minute ne peuvent être écartées, la première transition pacifique dans l’histoire du Congo a débouché sur l’élection de Felix Tshisekedi. Le troisième homme, la surprise du chef. Celui auquel ses deux rivaux, le dauphin Shadary Ramazani et le favori de la presse occidentale Martin Fayulu avaient fait de l’ombre et qui en dernière minute réussi à « remonter le peloton » jusqu’à la première place.
Tout au long du processus électoral et du décompte des voix opéré par la CENI, le doute a régné, les procès d’intention ont été nombreux et souvent justifiés. La semaine dernière encore, la conférence épiscopale, forte de ses 40.000 témoins, proférait une menace à peine voilée assurant qu’elle connaissait déjà le nom du vainqueur mais s’abstenait de le divulguer. Aujourd’hui que le verdict est tombé, la CENCO se montre plus prudente. SI elle assure que les résultats ne correspondaient pas aux données collectées par les observateurs, elle se garde bien d’aller plus loin que ce constat sybillin que chacun interprétera à sa guise, qualifiant le résultat final d’ « élection » ou d’ « imposition » et jugeant que si le verre est à moitié vide, il est aussi à moitié plein. Car dans cette curieuse « mathématique congolaise », la vérité des chiffres est une chose, et les recours éventuels à la Cour constitutionnelle n’ont pas encore été déposés et tranchés tandis que les électeurs de Beni, Butembo et Yumbi n’ont pas encore émis leur 1,5 million de votes. Mais sur l’autre versant, la politique compte aussi, et voici une semaine déjà, -bien avant de prendre connaissance du verdict de la CENI- de simples citoyens nous disaient qu’ils espéraient, presque secrètement, qu’ils espéraient que personne ne perdrait la face et que l’on déboucherait sur une sorte de match nul : l’échec pour le candidat du pouvoir, symbole de la continuité d’un système Kabila unanimement rejeté et l’échec aussi pour un candidat d’opposition considéré comme « radical » et très ostensiblement soutenu par les décideurs occidentaux, indépendamment de ses qualités personnelles. « Dans les deux cas, ce sera la guerre » redoutaient nos interlocuteurs, hantés par le souvenir d’affrontements meurtriers.
La victoire actuelle de Félix Tshisekedi ressemble donc fort à une solution de compromis, voire de compromission, insatisfaisante pour beaucoup, mais qui n’humilie personne. Une sorte de “mathématiques congolaises” d’après le livre de Jean Bofane qui pourrait trouver ici une version réactualisée…
Cependant, sur le long terme, le véritable défi est ailleurs :si un seul point a fait l’unanimité des électeurs, c’est l’espoir de changement. L’exigence d’un pays plus juste, plus social, moins miné par l’arrogance et la corruption, moins menacé par la violence. Un pays où la diaspora pourra revenir, où les enfants pourront grandir en paix et où tout le monde, enfin, pourra profiter des ressources et préparer une vie meilleure. C’est à cette aune là que sera jugé le fils d’Etienne Tshisekedi.