11 janvier 2019

Une opposant à la tête du Congo: une première…

Catégorie Non classé

Le processus a été interminable sinon épuisant, pour les acteurs politiques, pour les observateurs et, avant tout, pour la population congolaise mais il a fini par aboutir. Sur le coup de trois heures du matin, après avoir tenu l’opinion en haleine durant une longue soirée, le président de la CENI Corneille Nangaa a finalement révélé le nom du vainqueur de l’élection présidentielle : Félix Tshisekedi, fils de l’opposant historique Etienne Tshisekedi et présenté par le principal parti d’opposition, l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) succédera au président Joseph Kabila qui aura présidé aux destinées du Congo depuis 17 ans.
Selon les résultats provisoires présentés par la CENI, M. Tshisekedi, 55 ans, à la tête de la Coalition pour le Changement qu’il dirige avec son co-équipier Vital Kamerhe, a emporté 38,57% des voix, contre 34, 8% pour Martin Fayulu, à la tête de la coalition Lamuka. Quant à Emmanuel Shadary Ramazani, qui avait été désigné comme successeur potentiel par le président Kabila et été soutenu par la coalition « Front commun pour le Congo », il vient en troisième position, loin derrière ses rivaux, avec 23, 8% des votes.
Pour le Congo, ce scrutin représente une grande première : depuis l’indépendance du pays en 1960, c’est la première fois qu’un président accède au pouvoir par la voie démocratique. En outre, l’exercice électoral, long et coûteux (au-delà de 500 millions de dollars…) a été entièrement financé par le Congo lui-même, le président sortant Joseph Kabila ayant voulu en faire un exercice de souveraineté. Dans la même logique, les observateurs européens n’avaient pas été invités à suivre les opérations mais de nombreux observateurs africains assistaient aux opérations et surtout, plus de 70.000 observateurs congolais, formés et mandatés par l’Eglise catholique, les églises protestantes et Symocel, émanation de la société civile, étaient présents dans plus de la moitié des bureaux de vote, 40.000 sur un total de 70.000.
Dans un premier temps, la population, lassée par des semaines de tension, a surtout réagi par le soulagement. Dans les rues de Kinshasa, en particulier du côté de Limete, quartier général de Tshisekedi, des jeunes ont laissé éclater leur joie et des concerts de klaxons et de motos pétaradantes ont retenti. Internet étant toujours coupé, et les communications avec l’intérieur du pays étant difficiles, on ignore les sentiments des Congolais vivant dans les provinces, mais on sait déjà qu’à Goma la nouvelle a été bien accueillie. Par contre, le Bandundu, province d’où est originaire Martin Fayulu, a connu des manifestations de mécontentement et des violences. C’est ainsi qu’à Kikwit, deux policiers et deux civils sont morts dans un mouvement de contestation des résultats et que la colère de la foule s’est révélée difficile à contenir. A Kisangani (Province orientale ) où Martin Fayulu avait été bien accueilli durant sa campagne électorale, ses partisans ont crié qu’on leur avait volé la victoire et la police a usé de gaz lacrymogènes pour disperser les manifestants. Alors qu’il avait rassemblé des foules considérables et avait été efficacement soutenu par ses amis politiques Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi dans l’Equateur et dans le Katanga, Martin Fayulu n’a pas caché sa déception. Rejetant les résultats, il a dénoncé un « véritable putsch électoral » assurant que les résultats publiés par la CENI n’avaient rien à voir avec la vérité des urnes.
Montant rapidement au créneau, le Ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves le Drian, a rapidement fait écho à ce candidat qui avait les faveurs de la France, assurant que les résultats proclamés n’étaient vraisemblablement pas conformes aux résultats réels.
Les seuls à pouvoir trancher sont donc les observateurs et en particulier les 40.000 témoins déployés par la CENCO. Mais l’Eglise catholique, qui avait déclaré jeudi dernier qu’elle connaissait déjà le nom du vainqueur, au point d’entrer en conflit avec la CENI qui lui reprochait d’empiéter sur ses prérogatives, s’est montrée infiniment plus prudente.
Le porte parole de l’épiscopat, l’abbé Donatien Nshole, s’est contenté de dire, laconiquement, que « tels qu’ils ont été publiés par la CENI, les résultats ne correspondent pas aux données collectées par notre mission d’observation ». Cependant, les mêmes évêques qui affirmaient voici huit jours connaître le nom du vainqueur ont fait preuve d’une remarquable réserve : sans donner de nom, ils se sont contentés de relever que ces élections « pour la première fois dans l’histoire du pays ouvrent la voie à l’alternance au sommet de l’Etat. »
De son côté, Félix Tshisekedi a rendu hommage au chef de l’Etat sortant en assurant que Joseph Kabila « ne devait plus être considéré comme un adversaire mais comme un partenaire de l’alternance démocratique » et à l’égard de ses rivaux, il a déclaré qu’il serait le président de tous les Congolais.
Il faut cependant relever que les résultats publiés ne sont encore que provisoires : seule la Cour constitutionnelle peut se prononcer sur la validité du scrutin et publier les résultats définitifs.