20 janvier 2019

Au nom du Père mais autrement: les défis de Félix Tshisekedi

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Sa vie durant, Félix Tshisekedi aura été le fils d’un homme quasi mythique, Etienne Tshisekedi, surnommé, suivant les circonstances, le « Sphynx », le « Lider Maximo », le « Combattant Suprème » et faisant l’objet d’un véritable culte. Aujourd’hui, à quelques mètres de la petite maison de Limete où Félix passa son enfance, une photo grandeur nature du père disparu voici deux ans domine le quartier et les jeunes Kasaïens, chevauchant leurs motos pétaradantes, aiment se réunir sous le regard du grand homme. Mais Félix, en une année, a réussi à atteindre le pouvoir suprême, celui que son père avait dédaigné du temps de Mobutu alors qu’il avait été nommé Premier Ministre après la Conférence nationale du début des années 90, repoussé en 2006 en refusant de participer aux élections, puis échoué à conquérir lors du dernier scrutin présidentiel de 2011 où il avait été battu, non sans contestations, par Joseph Kabila.
Ayant passé de longues années en Belgique, Félix Tshisekedi a été longtemps tenu à l’écart des combats et des tribulations politiques de son père jusqu’à ce que sa mère, Maman Marthe, le désigne comme successeur potentiel. C’est ainsi qu’ au début de la cinquantaine, le fils aîné se trouva enfin associé aux négociations menées par son père, qui allaient mener, le 31 décembre 2016, aux accords de la Saint Sylvestre, prévoyant des élections dans un délai de deux ans. Epuisé par le marathon politique, Etienne Tshisekedi devait succomber trois mois plus tard dans une clinique bruxelloise, obligeant Felix à assurer la succession et à se faire accepter par un parti politique turbulent, l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) ayant servi d’ « incubateur » à de nombreux dirigeants qui essaimèrent ensuite à travers tout le spectre politique congolais. S’il n’a pas d’expérience directe du pouvoir, Félix fut en tous cas été un témoin privilégié du combat de son père, de son travail mais aussi de ses foucades et de ses échecs. Calme, posé, doté d’un solide bon sens, le fils aîné en impose par sa carrure et, à plusieurs reprises durant la campagne comme le jour des élections, nous l’avons vu tenir des propos empreints de modération, qu’il s’agisse de la machine à voter ou du report momentané du scrutin. Alors que le lièvre Fayulu courait vite, parlait beaucoup et soulevait les foules à travers le pays, Félix, en compagnie de Vital Kamerhe son directeur de campagne, efficace et expérimenté, enchaînait les meetings sans être autrement inquiété, manifestant une inébranlable confiance en soi.
C’est peut-être le soir du 30 décembre déjà que son sort a basculé, lorsqu’il est apparu que le dauphin de Kabila Shadary Ramazani allait être le grand perdant du scrutin, un échec qui devait bousculer l’ordre des arrivées. Durant la journée, alors que le scrutin n’était pas encore terminé, Félix se montrait déjà sûr de ses atouts. IL rappelait que le triomphe que la foule de Kinshasa lui avait réservé à son retour de Genève, il expliquait que, dans le Kasaï, la population s’était bousculée pour saluer le fils d’Etienne, tandis qu’à Bukavu, il avait pu mesurer la popularité de son allié Kamerhe, aujourd’hui champion des voix de préférence.
Dans les cénacles certes, on se gausse encore du manque de diplômes de Félix, considérant que cette fragilité pourrait affaiblir sa position politique, même si les certificats attestant de son expérience professionnelle, entre autres à la Poste, sont eux bien réels ; on souligne son absence d’emprise sur les services de sécurité, sur l’armée et la police, sans parler d’une possible ignorance des grands enjeux économiques et du secteur des Finances. Dans ces domaines sensibles, il est évident qu’il y aura cohabitation avec le pouvoir sortant. Cependant, le fils de Tshisekedi n’est pas dépourvu d’atouts : le parti UDPS et la communauté kasaïenne, dans le pays et dans la diaspora, comptent de nombreux intellectuels qui pourraient mettre leurs talents au service du nouveau pouvoir, le co-listier Vital Kamerhe, qui fut président de l’Assemblée nationale et fit élire Kabila en 2006, est l’un des hommes politiques les plus expérimentés du pays, malgré ses volte faces, François Mwamba, ancien ministre du Budget, fut l’un des cadres du MLC, le parti de Jean-Pierre Bemba. D’aucuns présentent déjà Félix Tshisekedi comme l’otage de Joseph Kabila, sénateur à vie, à la tête d’une coalition politique qui dominera l’Assemblée nationale. Cette hypothèse n‘est évidemment pas à écarter mais tous ceux qui n’avaient pas vu Félix arriver doivent se souvenir que la tortue, sous sa carapace, sait elle aussi où elle veut aller et que la cohabitation peut être le meilleur moyen de conjurer la guerre.