22 janvier 2019

Comment la RDC a retenu les leçons de la crise ivoirienne de 2012

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Le désistement de la délégation africaine qui, sous l’impulsion du président rwandais Kagame devait se rendre à Kinshasa lundi et qui a été prise de court par la décision de la Cour constitutionnelle, la vague de félicitations venue du continent africain, (les Etats d’Afrique australe mais aussi l’Egypte qui présidera l’Union africaine dès février) rendent l’issue des élections congolaises bien différente de la crise post électorale qui avait éclaté en Côte d’Ivoire en 2010.
Au départ cependant, quelques similitudes s’imposaient : en Côte d’Ivoire, le président sortant, Laurent Gbagbo s’était attiré l’ire des Français pour avoir voulu diversifier les partenariats économiques et remplacer les contrats de gré à gré par des appels d’offres internationaux. A Kinshasa, le président Kabila, dont le bilan social était bien moins positif que celui du social démocrate ivoirien, avait lui aussi offensé les « maîtres du monde », d’abord en introduisant les partenaires chinois et en concluant des contrats opaques assortis de dessous de table, mais surtout, au début de cette année, en modifiant le Code minier, faisant passer de 2,5 à 10% la taxe sur les minerais stratégiques, dont le cobalt, outil de la transition énergétique.
Rappelons qu’en Côte d’Ivoire, le scrutin s’était déroulé en deux tours. Lors du premier round, Laurent Gbagbo l’avait emporté avec 38,04% des voix contre son rival Alassane Ouattara, qui avait réuni 32,07% tandis que Henri Konan Bédié successeur du père fondateur Houphouet Boigny, avait recueilli 25,24% des suffrages. Le deuxième tour avait été d’une intensité dramatique, opposant le président sortant, drapé dans son nationalisme, à son rival Ouattara, ami du président Sarkozy et favori des Européens. Bédié s’étant rallié à Ouattara, ce dernier obtint 54,10% des voix, contre 51,45% à Gbagbo. Mais le président sortant, autres chiffres à l’appui, cria à la fraude, invoqua l’arbitrage de la Cour constitutionnelle et cette dernière consacra sa victoire. Ce verdict allait être immédiatement contesté par Ouattara et le mouvement rebelle qui se réclamait de lui et contrôlait le nord du pays, tandis que la France, suivie par les Européens, intervenait activement dans la crise. Jusqu’à mener une attaque armée contre Gbagbo, retranché dans sa résidence puis fait prisonnier, remis entre les mains de ses adversaires et finalement transféré à La Haye, où la Cour pénale internationale vient de… l’acquitter après neuf ans de détention, sans qu’il soit pour autant remis en liberté.
A l’époque, malgré le verdict de la Cour Constitutionnelle et les doutes sur l’issue du scrutin, les Français, en grande pompe, se déplacèrent pour consacrer l’investiture de leur ami Ouattara, et plusieurs pays européens dont la Belgique tinrent à être présents. On peut croire qu’ à Kinshasa, Joseph Kabila et les siens ont tiré des enseignements de cette crise ivoirienne : tout d’abord en limitant le scrutin à un seul tour, afin d’éviter le jeu des désistements et autres « achats de consciences ». Les autorités congolaises veillèrent aussi à écarter les observateurs européens, à financer sur fonds propres cette triple élection, à doter la Cour constitutionnelle d’un pouvoir de décision irrévocable. Et, sur le plan politique, une vaste coalition, le Front Commun pour le Congo, présenta des candidats à travers tout le pays, dominant largement les formations de l’opposition, par les moyens mais aussi par le nombre, à la fois de candidats et de témoins habilités à signer les procès verbaux des bureaux de vote.
L’histoire dira peut-être si, dans l’ hypothèse d’un échec possible du successeur désigné de Kabila, le peu charismatique Shadary Ramazani, un « plan B » n’avait pas été discrètement préparé, et cela dès la réunion de Genève, en novembre 2018, où Martin Fayulu, désigné candidat unique de l’opposition, dut faire face, sans tarder, à la défection de deux personnalités de poids, disposant de « bases » électorales structurées, Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe. Ces derniers, à l’inverse de la Côte d’Ivoire, allaient permettre d’éviter l’affrontement frontal. Alors que leur coalition, CaCh, menait campagne « à la régulière » sans être inquiétée, les adversaires principaux abattaient leurs cartes sans fausse honte : Shadary Ramazani proclamait qu’il serait le candidat de la continuité kabiliste, affichait de gros moyens, jusqu’à finir par être identifié à un système dont la population ne voulait plus. Quant à Martin Fayulu, cet ancien cadre d’Exxon Mobile, réussissait à faire oublier des décennies d’engagement militant et de défense des prisonniers politiques, au profit d’alliés et de sponsors nettement plus inquiétants, comme Moïse Katumbi, Jean Pierre Bemba ou Antippas Nyamwisi notoirement lié aux milices armées qui sèment la terreur à Beni.
La « communauté internationale », c’est-à-dire les Européens, les Américains et leurs relais dans l’opinion furent tellement occupés à soutenir et promouvoir Fayulu, à le donner gagnant avant même la fin du comptage de la CENI et à créditer sans discussion des témoins de l’Eglise catholique (qu’(ils avaient eux-même financés) qu’ils ne virent pas arriver le troisième larron, Félix Tshisekedi, tout de blanc vêtu…
Le deuxième et le troisième tour
Le piège de l’affrontement binaire avait cependant été écarté, la RDC avait évité le schéma ivoirien et finalement, même les « alliés internationaux » de Martin Fayulu furent obligés de s’incliner et de reconnaître, qu’elle ait été confectionnée ou non, la victoire de Félix Tshisekedi, qui représente, tout de même, l’alternance, non conflictuelle de surcroît et acceptée par ses compatriotes. Quant au « deuxième tour » celui d’une éventuelle agitation populaire, il n’a pas eu –encore- lieu : les Congolais, satisfaits d’avoir obtenu le retrait de Kabila et la reconnaissance de la défaite de son dauphin, n’ont guère montré d’envie de manifester ou de se battre en faveur du « soldat du peuple » Fayulu…
Reste le troisième tour, économique et social, le plus difficile à remporter sur le moyen et le long terme: alors qu’en Côte d’Ivoire Alassane Ouattara a réussi à remettre sur les rails l’économie de son pays et à attirer les investisseurs, en RDC les milieux d’affaires se montrent plus que réservés. Ils craignent que la répartition des postes qui s’annonce ne signifie un nouveau « partage du gâteau » et que la rente minière, qui devrait en principe augmenter, ne soit détournée, une fois de plus, à des fins politiques et d’enrichissement personnel. C’est à cette aune là que devra, ou non, se construire la véritable légitimité du nouveau président Felix Tshisekedi…