11 février 2019

Neil Turok, Docteur Honoris causa à l’UCL, cherche Einstein en Afrique

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A 60 ans, le scientifique sud africain Neil Turok n’a plus rien à prouver. Astrophysicien mondialement reconnu, ayant longtemps mené des recherches aux côtés de Steve Hawking, titulaire de la chaire de Physique mathématique à l’Université de Cambridge après être passé par l’Impérial College de Londres et l’Université de Princeton, il est un spécialiste du « big bang » qui tente d’expliquer l’origine de l’univers, tandis que l’Université catholique de Louvain vient de lui conférer le titre de Docteur honoris causa.
Cependant, lors de son bref passage en Belgique, c’est moins de l’espace, de l’univers et des grandes théories mathématiques que le savant a entretenu ses auditoires. Natif de Johannesbourg, il estime avoir été façonné par l’Afrique et souhaite restituer au continent noir un peu de ce qu’il en a reçu. Ouvrir aux jeunes du continent de nouvelles perspectives, l’accès à la science pure, à la recherche fondamentale, chemins vers de possibles découvertes. Et quand Turok lance que « le prochain Einstein sera Africain » il ne s’agît pas d’ une boutade : il fait tout pour que ce vœu se réalise.
Dans ses combats, le savant a de qui tenir : son père, Ben Turok, d’origine lithuanienne, est considéré, de même que son épouse, comme un véritable héros de la lutte contre l’apartheid. Actif aux côtés de l’ANC, militant de la première heure pour la libération de Nelson Mandela, Ben Turok et sa femme connurent les prisons du régime raciste, puis l’exil en Grande Bretagne. En 1994, lorsque Nelson Mandela fut élu premier président noir d’une Afrique du Sud démocratique, le couple Turok se retrouva au parlement dans les rangs de l’ANC, poursuivant le combat sur le plan politique. Pendant ce temps, formé en Grande Bretagne, leur fils Neil poursuivait ses études du cosmos, enseignait dans les plus prestigieuses des universités, collectionnait les distinctions académiques, mais sans jamais perdre de vue son ambition initiale : amener en Afrique la science, et en particulier les mathématiques, qui seraient nées sur le continent noir.
C’est ainsi qu’en 2003, Turok, estimant que l’Afrique du Sud offre un environnement particulièrement favorable à la recherche, fonde à Muizenberg en Afrique du Sud l’Institut africain pour les sciences mathématiques (AIMS en anglais). A ses yeux «en Afrique du Sud le contexte était particulièrement favorable et surtout le continent africain présente un maximum d’opportunités, un incroyable réservoir de talents et d’énergie. » De l’Afrique, le savant a gardé le goût de la danse, de la musique et, alors qu’il vient de recevoir la toge louvaniste, il n’hésite pas à esquisser un pas de danse avec une autre lauréate, Barbara Moser-Mercer, sous les applaudissements de l’assistance ! « Que serions nous sans les racines africaines, sans l’art de ce continent, ses rythmes, ses créations artistiques.. Maintenant doit venir le tour de la science, elle fascine les jeunes, ils sont plus d’un million à être diplômés en sciences, ce qui représente un extraordinaire réservoir de talents… »De ses propres observations, Turok relève que les Africains sont particulièrement doués pour les mathématiques, il explique que c’est un jeune étudiant du Nigeria qui a inventé un bras articulé connecté au cerveau. Il faut donc travailler à créer sur le continent un environnement favorable à l’innovation technologique, mais encourager aussi la recherche pure.
Il cite en exemple ses origines, la mémoire de sa famille : « en Europe, jusqu’à la moitié du 19 e siècle, les citoyens d’origine juive se voyaient interdire les études scientifiques. Lorsque cette mesure fut levée, les jeunes se ruèrent sur les sciences et, finalement, sur ce terreau favorable, naquit un Einstein.Si l’Afrique s’ouvre à la science, elle nous réservera des surprises équivalentes… »
Pour que l’utopie se réalise, il faut la faire advenir, créer les conditions matérielles suffisantes. Neil Rurok explique : « c’est pour cela que j’ai développé, dans six pays d’Afrique, (Ghana, Kenya, Lesotho, Afrique du Sud, Rwanda et Tanzanie) des instituts voués aux sciences mathématiques, où les plus doués des étudiants africains sont invités à venir suivre les enseignements des meilleurs professeurs du monde, « the best and the brightests » les meilleurs et les plus brillants. »
Modeste, Turok, qui a mis un an et demi à mûrir son business plan avec l’aide de son frère, décrit ses instituts comme « des sortes d’hôtels voués à la science. Une cinquantaine d’étudiants, triés sur le volet, vivent sur le même lieu que leurs professeurs, tous prennent leurs repas côte à côte, se voient au petit déjeuner, discutent durant les pauses. Pour les étudiants africains, souvent victimes de racisme, de discriminations lorsqu’ils vont étudier en Europe, un environnement africain est beaucoup plus favorable et les professeurs sont ravis de quitter leurs auditoires. » C’est depuis Kigali qu’est gérée la « chaîne » d’instituts africains, sous la direction du professeur Sam Yala, d’origine congolaise, qui souligne la volonté d’excellence qui marque son pays d’accueil et qui rêve de créer au moins deux centres équivalents au Congo. La liste des sujets abordés est impressionnante et montre que les mathématiques mènent à un vaste champ de recherches et d’innovations: les « big data » des ordinateurs, l’intelligence artificielle , les finances, la physique…Informés de la création de ces « incubateurs » de talents, les entreprises les plus en vue de la planète n’ont pas hésité : Facebook et Google ont donné à Neil Turok respectivement quatre et deux millions de dollars, investissant ainsi dans la formation de 1700 étudiants triés sur le volet, qui font l’équivalent d’un PHD. Parmi eux, Turok y croit vraiment, se trouve peut-être un nouvel Einstein, qui changera le monde de demain.