18 février 2019

Elikia M’Bokolo: la Belgique rattrapée par son passé colonial

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« De l’ombre à la lumière » L’Université libre de Bruxelles organise ce vendredi un colloque consacré à la gestion des collections comprenant des restes humains et se trouvant dans les universités belges. Il s’agît d’ouvrir un débat sur les collections scientifiques constituées dans la seconde moitié du 19e siècle, après l’apparition de nouvelles disciplines comme l’anthropologie. L’ULB possède en effet des crânes venus d’Afrique, déposés au Musée des sciences naturelles. Dans ce cadre, le professeur Elikia M’Bokolo a été invité pour replacer la question dans son contexte historique.

L’héritage colonial est-il assumé par la Belgique ? Comment expliquer que des experts de l’ONU aient dénoncé un « mur de silence » sur la colonisation ?

La Belgique est en train d’être rattrapée par son passé colonial et par une sorte d’incapacité à prendre en charge les problèmes qui découlent de la colonisation. Celle-ci a été dure, du début jusqu’à la fin. Aujourd’hui on sort les dossiers de M’Siri, de Lusinga : ils étaient présentés comme des esclavagistes, mais en réalité, ils étaient les dirigeants d’Etats en train de se construire, de sociétés en recomposition après les ravages de la traite négrière.
Pour recomposer une société après l’esclavagisme, il fallait des chefs forts, des sociétés qui disposaient, bien avant l’arrivée des Belges, de ressources diverses, fournies par le du commerce de l’ivoire, du caoutchouc, des métaux, comme le cuivre…Lorsque la Belgique prend pied au Congo, sous l’impulsion de Léopold II, sa population est dans une situation d’ignorance totale. Elle ne sait rien de ces sociétés d’Afrique centrale, les explorateurs comme Livingstone et Stanley sont totalement parachutés sur des terres inconnues. Il n’y avait aucune connaissance de ces sociétés.
La colonisation léopoldienne était bien différente de la colonisation française, britannique, allemande… Les Allemands avaient déjà des entreprises sur la côte orientale d’Afrique, l’Angleterre était présente sur la côte Ouest en Sierra Leone entre autres, la France connaissait les Antilles… La Belgique, elle, n’avait rien, guère de passé colonial, c’était un peuple que la colonisation n’intéressait pas, qui n’était pas sensibilisé aux aventures explorateurs, au thème de la conquête.
Pire encore, le peuple belge était ignorant : il ne savait pas qu’en Afrique centrale, existaient des sociétés organisées, des Etats en formation, qui entretenaient des relations économiques. Tout l’Est du Congo était en relation avec le monde swahili, avec les côtes de l’Océan Indien et donc avec le continent asiatique, le Nord du Congo était en contact avec la vallée du Nil, avec l’Islam…On a trop parlé le l’esclavage : la richesse principale du Congo c’était l’ivoire, recherché en Orient, en Inde mais aussi en Occident. Dans parler du cuivre, dont les croisettes étaient une monnaie connue jusqu’à la côte angolaise et dont on faisait des bijoux très appréciés. Je me souviens de ma grand-mère, née en 1910, qui portait de très lourds bijoux de cuivre massif, qui avaient une grande valeur…Les Belges n’ont rien vu, rien su de tout cela. On ne leur parlait que de « sauvages », vivant dans la brousse. Non seulement les Belges ne connaissaient pas le pays et ne voulaient pas le connaître, mais ils étaient pressés de l’exploiter au plus vite, d’une manière rentable. Ce qui explique les méthodes utilisées, cette extrême violence de l’Etat qui persistera jusqu’au bout…Le Congo a été totalement mal représenté en métropole…

En quoi consiste la violence de l’Etat colonial ?

Le régime colonial était très dur, et il est resté contraignant jusqu’après l’indépendance, jusqu’au milieu des années 60…Au début de la colonisation, il s(agissait de gagner de l’argent au plus vite et de rentrer dans les frais, avec le caoutchouc puis le cuivre ; on a utilisé la chicotte, la violence était très forte. Par la suite, jusqu’à la fin, le régime colonial a pratiqué une sorte d’apartheid interne: chaque jour, à 17h 30, les Noirs devaient quitter les quartiers européens. La discrimination était féroce, je me souviens encore de l’avoir vécue dans mon enfance… Les Belges s’étaient aussi fabriqué une sorte de légende sur eux-mêmes, une mythologie qu’ils imposaient aux Congolais : la civilisation supérieure, la maîtrise des technologies, de l’argent…La représentation que le Belges avaient des Congolais était fausse, on les présentait comme n’ayant pas de savoir faire…Du côté belge il y eut cependant des résistances : des missionnaires catholiques du côté de l’Equateur, mais surtout des protestants…

Pourquoi les principales mises en cause de la colonisation belge sont-elles venues d’Amérique ?
Justement, à cause des missionnaires protestants, parmi lesquels des Noirs américains…Ces derniers ont prononcé des réquisitoires terribles, sans rémission. Même aujourd’hui la mémoire anticoloniale n’a pas disparu de la société congolaise : il y a encore au Congo des gens qui se souviennent des Noirs américains et qui se demandent quand ils ont revenir pour les aider…Ce sont les Américains qui ont formulé les pires accusations sur le plan international, car ils avaient des missionnaires qui les informaient sur le terrain…
Il faudrait que l’on s’attelle dans le calme aux problèmes d’histoire et de mémoire que nous avons avec la Belgique…

Pourquoi les conclusions des experts de l’ONU, formulées cette semaine, ont-elles tellement choqué en Belgique ?

Justement parce que la connaissance des faits manque encore, et que l’histoire coloniale n’est pas enseignée.. A Tervuren le nouveau musée représente un pas en avant mais il reste beaucoup à faire…
Maintenant se pose la restitution d’un certain nombre d’œuvres à la RDC. Le musée va se trouver délester de certains de ses trésors.

Encore faut-il que le musée de Tervuren accepte…

Je pense que le Congo va mettre dans la balance des arguments de poids, y compris des mesures de rétorsion…Cette question de la restitution des œuvres d’art congolaises n’est pas nouvelle, elle figurait déjà dans le dossier des négociations de l’indépendance en 1960. La revendication est ancienne, elle a été gonflée lors des conflits qui ont opposé le régime Mobutu et la Belgique mais il s’agissait d’un problème de fond.

Au vu du nombre de pièces qui se trouvent à Tervuren, peut-on parler d’une véritable razzia qui aurait été opérée par la Belgique ?

Du côté des fonctionnaires de l’Etat, on s’agît réellement d’une razzia, ils avaient des instructions venues de Bruxelles. Les responsables de l’Association internationale africaine disaient aux explorateurs de revenir avec des fétiches des objets rituels ; Storms a reçu une lettre lui enjoignant de ramener quelques têtes destinées aux études anthropologiques. Cela dit, les Allemands faisaient de même, mais par la suite, ils ont été beaucoup plus loin que les Belges : on a renvoyé des objets, donné des noms de rues aux chefs massacrés ; les Allemands, à la suite de Hannah Arendt, se sont même interrogés sur la relation entre ces recherches anthropologiques et ce qui s’est passé en Allemagne par la suite…

Les Congolais avaient ils conscience d’être spoliés ?

Mais certainement, alors que ces objets rituels avaient un sens pour eux, on les en dépossédait. Les gens voyaient des missionnaires s’emparer des « fétiches », soi-disant pour les détruire alors qu’en fait ils les mettaient dans des caisses qui étaient embarquées à destination de la Belgique. Il y avait même des chansons, qui disaient : « tout est Blanc, Jésus, la Vierge Marie… Et nous, il ne nous reste rien… »
Tout cela explique pourquoi la demande de restitution existe bel et bien au sein de la société congolaise, ce n’est pas le fait de quelques intellos, de la diaspora…Ces objets gardent de la puissance, ce ne sont pas des « choses », les gens savent que leurs objets se trouvent là bas et qu’en plus ils rapportent de l’argent. Le dossier est important et on attend de la Belgique qu’il y ait des échanges intellectuels équilibrés entre le Congo et l’ancienne métropole…
Des experts congolais, si on recourait à eux, pourraient aussi contribuer à apaiser ces tensions…Il est étonnant de voir que ces enseignements, ces recherches, n’impliquent que peu de Congolais…. Cela perpétue des situations d’inégalité, prolonge des frustrations qui sont fondées…