13 juillet 2019

A la rencontre des jeunes d’Erythrée, mobilisés à vie

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Asmara, envoyée spéciale
Sawa… A l’extérieur du pays, le seul énoncé de ces quatre lettres suscite des frissons. Le lieu est synonyme de terreur, d’arbitraire et lorsqu’il apparut trop éloigné pour qu’un voyage y soit possible, il fallut chercher d’autres sources d’information : des rapports internationaux ou, tout simplement, les Erythréens eux-mêmes. C’est donc au hasard des rues d’Asmara que nous nous sommes adressés à des jeunes, sans demander leur identité complète et en modifiant les prénoms qu’ils nous donnaient.
Dans l’entrée d’un « cyber » proche d’un bar à la mode, Daniéla, les cheveux flottant sur son pull noir, est rayonnante. Son petit ami l’attend, la journée dominicale s’annonce lumineuse et c’est sans réticence aucune qu’elle accepte de détailler, dans un anglais parfait, son avenir immédiat. Etudiante douée, elle termine ses études secondaires dans une institution réputée où elle a suivi des cours en anglais et en italien. D’ici quelques semaines, elle prendra la direction de Sawa, sur la frontière du Soudan. Une région chaude, bien plus torride que la fraîche Asmara, capitale d’altitude.
« Je sais déjà ce qui m’attend » dit Daniela, « je vais à la fois terminer à Sawa ma dernière année d’études secondaires, où je pourrai m’orienter pour la suite, et recevoir une formation militaire, pour une durée totale de six mois. » Bonne élève, Daniéla sait déjà qu’elle pourra poursuivre des études, sans doute médicales, aux frais de l’Etat, puis exercer dans un hôpital. Voici quelques années, son copain a fait le même parcours : terminer ses études secondaires à Sawa, recevoir une formation professionnelle après six mois de formation militaire et ensuite être mis à la disposition du gouvernement. Il reconnaît cependant que, moins brillant que sa compagne, il occupe des fonctions subalternes. Son modeste salaire, payé par l’Etat, lui permet de vivre mais pas de nourrir le moindre projet, ni avec Daniéla ni avec une autre…
Quel souvenir garde-t-il de Sawa ? « Nous dormions dans des dortoirs, nous partagions les douches et le réfectoire ; la nourriture, surtout composée de lentilles, était médiocre. Mais je me souviendrai surtout de l’expérience de vie : c’est à Sawa que j’ai rencontré des jeunes venus de toutes les régions du pays. Ils parlaient d’autres langues, pratiquaient une autre religion, avaient des habitudes de vie différentes… J’en ai gardé des amis et nous sommes restés en contact via Internet… »
Rencontré dans un autre quartier d’Asmara, Hassan est mince et brun, presque efflanqué. Revenu de Sawa voici quelques mois, il a fait six mois de formation militaire et douze mois de service civil, puis il est resté, lui aussi, à la disposition du gouvernement. N’ayant pas les moyens de vivre seul, il a retrouvé sa famille et reconnaît qu’il a repris du poids : « Là bas, j’étais très maigre et ma peau avait tellement foncé à cause du soleil que les miens ont failli ne pas me reconnaître… » A Sawa, il a connu des heures difficiles : « lors des entraînements militaires, j’étais très souvent frappé, car je manquais de discipline. J’ai appris à obéir, à vivre à la dure. Finalement, tout s’est bien terminé… »Soudain, à la sauvette et en pleine rue, sans prendre de précautions, il nous copie par Bluetooth une clé USB qui contient des images ramenées de Sawa. Sur l’écran du portable s’affichent alors des photos aériennes montrant les installations d’un immense camp militaire en bordure du désert.
Quelques instants plus tard, alors que nous avions regardé ces photos avec le respect du aux trophées de guerre et dûment remercié leur auteur, un homme d’âge moyen éclatait de rire en conduisant sa 4X4 : « vous me parlez de Sawa ? C’est là que, le week end dernier, j’ai passé deux nuits, lorsque je suis allé rendre visite à mon fils… Je m’inquiétais car j’étais sans nouvelles mais je l’ai trouvé en bonne santé, et j’ai constaté qu’il s’était fait de nombreux copains… C’était dur, mais je pense que cette expérience l’a formé, le garçon a mûri… »
Sawa, un séjour de fin d’études ou un camp de travail ? Un bagne pour jeunes, d’où nul ne s’échappe qu’au péril de sa vie, en traversant le désert en direction du Soudan puis de la Libye et de la Méditerranée ? Le rude prélude à un service militaire illimité, au service du gouvernement, dont on ne peut se libérer qu’en fuyant le pays ?
Hailé, rencontré quelques jours plus tard au détour des rues d’Asmara où les policiers sont plus rares qu’à Bruxelles, accepte lui aussi de nous éclairer. Son passage par Sawa date de douze ans. « Pour ceux qui étaient destinés, au vu de leurs résultats scolaires, à poursuivre des études supérieures, l’entraînement militaire n’était pas trop rude. Nous savions que par la suite, nous allions être affectés à un service civil, dans un hôpital, une école, une administration… Pour les autres, les élèves moyens, c’était plus dur : la formation militaire était le prélude à une vie de soldat, souvent sur la frontière avec l’Ethiopie. La majorité des déserteurs vient de ce groupe là…Les autres, comme moi, étaient plutôt résignés à travailler pour le gouvernement, pour un salaire de misère… »Depuis son retour de Sawa, Hailé multiplie les petits gagne pain et, par exemple, il est chargé de récolter d’anciens chants de combat. Des rythmes venus de toutes les régions du pays et qui, durant la guerre de libération animaient les soirées dans les maquis du Front populaire pour la libération de l’Erythrée.
Pour lui comme pour beaucoup d’autres, cet horizon là, celui de la longue lutte pour l’indépendance, est indépassable : « c’est là que s’est forgée notre nation…A Sawa, nous avons continué à construire l’unité de notre pays, en mélangeant les jeunes de diverses origines… »
Hailé hésite à critiquer ouvertement les dirigeants politiques, mais il lâche tout de même qu’il a appris que non loin de Sawa des dissidents croupissent dans des prisons souterraines où, le jour, la température dépasse les 40 degrés tandis que des familles restent sans nouvelles durant des années.
Il assure cependant qu’il ne fuira jamais l’Erythrée. La longue route via le Soudan, la Libye, la Méditerranée, il n’en veut pas : « au bout du compte, la vie, dans vos pays, est misérable…Via les réseaux sociaux, je sais comment cela se passe en Belgique, j’ai appris que chez vous on laissait les réfugiés dormir dehors, hiver comme été… Vivre comme çà, jamais. Je préfère encore me débrouiller, en exerçant plusieurs métiers. Mais tout de même, j’aimerais visiter le monde…Arriver jusque chez vous, voir du pays, puis rentrer… Ici, même pour aller à Massawa, au bord de la mer, je dois solliciter une permission… »
Hailé, à plus de trente ans, n’a pas encore entamé ce qu’il appelle sa vraie vie : « j’arrive à payer mon petit loyer, mais je ne gagne pas assez pour me marier, vivre avec une femme. Comment pourrais je avoir des enfants ? Je rêvais d’en avoir quatre, ma copine en voudrait trois, mais le temps passe et nous n’aurons, sans doute, qu’une très petite famille… »
Le service militaire et civil obligatoire et illimité serait-il une méthode inédite, et autoritaire, pour limiter la croissance de la population ? Les chiffres tendraient à le prouver : voici trente ans, l’Erythrée comptait 3, 5 millions d’habitants, l’Ethiopie trente. Aujourd’hui le grand voisin compte 105 millions d’habitants et le Petit Poucet érythréen ne dépasse guère les 4 millions de citoyens…
Les officiels cependant n’en démordent pas. Le professeur Abraham, conseiller personnel du président Afeworki en matière économique, et ancien professeur d’université aux Etats Unis, assène sans hésitation que « Sawa, c’est l’une des meilleures réalisations du régime. C’est là que nous avons construit l’unité de notre nation, en mélangeant les jeunes d’origine diverse, en leur inculquant un idéal commun, en leur apprenant à se connaître… » Il précise qu’au départ, la durée du service militaire obligatoire ne dépassait pas 18 mois, et que tous, garçons et filles, y étaient soumis à la fin des études secondaires.
IL répète lui aussi que c’est la reprise de la guerre avec l’Ethiopie en 1998 qui a provoqué cette extension illimitée de la mise à disposition de l’Etat. Yemane Gebreab, le principal conseiller du chef de l’Etat, est persuadé que l’attaque éthiopienne visait à provoquer un changement de régime. Non alignée, refusant l’aide internationale et entendant compter sur ses propres forces, l’Erythrée, obstinée et à contre courant, dérangeait. « Compte tenu de la disproportion des forces en présence, nous avons du mobiliser tout le monde, sur le front mais aussi à l’arrière, pour faire tourner le pays. C’est ainsi que des jeunes, prolongeant leur service militaire, ont été appelés à faire fonctionner les hôpitaux, les centres de santé ruraux, les écoles… Ils ont construit des retenues d’eau et des terrasses, des barrages. L’Etat payait leur salaire, modeste certes, mais cela leur permettait de vivre… »
Cette mise à disposition illimitée ne permettant pas aux jeunes de se construire un avenir, la fuite à l’étranger est apparue comme une solution. L’Erythrée, privée de sa jeunesse, a connu une véritable hémorragie. D’autant plus que, compte tenu des conditions de leur départ et de la situation du pays, les candidats à l’asile étaient presque automatiquement pris en considération et bénéficiaient de vastes réseaux de solidarité, surtout en Italie et en Angleterre. Tous les officiels l’assurent : « si la paix se confirme, la durée du service militaire va se réduire, cette mobilisation ne sera plus nécessaire… »
Suzanne Ngongi, représentante du PNUD à Asmara, reconnaît que l’Erythrée est l’un des seuls pays d’Afrique en passe d‘atteindre les « Buts du Millénaire » : « diminution de la mortalité infantile, accouchements dans des centres de santé, progrès en matière d’éducation, souci constant de l’équilibre entre les villes et les campagnes…L’équité est au cœur de la politique de ce pays et la corruption est inexistante… »
Elle souligne cependant que la démobilisation ne sera probablement pas immédiate : «même si on n’en a plus tellement besoin, il est impossible de lâcher ainsi des milliers de jeunes sur le marché du travail… Il faut d’abord créer des emplois, solliciter le secteur privé… »
Sur ce point aussi, les officiels se montrent optimistes : « notre pays est riche, les ressources ne manquent pas », souligne Yemane Gebreab, « nous avons des mines d’or, d’argent, de cuivre et de zinc, un immense gisement de potasse, les ports de Massawa et d’Assab vont reprendre leur activité…Dans ce pays sec, aride, nous maîtrisons l’eau disponible et tous les citoyens ont accès à l’eau potable, la malaria a été éradiquée… »
Voici une dizaine d’années, l’Erythrée a refusé l’aide alimentaire proposée par les Etats Unis : « les grains de blé étaient brisés, impropres à la consommation, l’huile était périmée…Aujourd’hui, puisque l’eau est bien gérée, nos marchés débordent de fruits et de légumes produits localement… »
Sous les voûtes du marché d’Asmara, nous admirons en effet des montagnes de tomates, des oranges et des bananes, plusieurs variétés de céréales produites sur les haut plateaux et la délicieuse « Temri » la datte du désert…
Cependant, avant d’atteindre le marché, une surprise nous attend. Hailé nous avait prévenus : « le mercredi, c’est le jour des contrôles, la police vérifie les papiers afin d’attraper ceux qui ne sont pas en règle.. » Alors que la circulation est encore plus calme que d’ordinaire, nous voyons soudain se déployer dans les rues menant au marché des hommes en uniforme beige clair, les cheveux coupés à l’afro comme dans les maquis de naguère et portant les initiales de la police militaire. Alors que la foule se disperse rapidement, les policiers nous intiment l’ordre de poursuivre sans tarder et une dame nous pousse vers un taxi « ne traînez pas ici… » Message reçu : circulez, il n’y a rien à voir.. Sans doute s’agît il de ce que les Erythréens appellent une « giffa », une rafle, où la police vérifie les documents d’identité de tous et en particulier celle des éventuels déserteurs qui auraient fui le service militaire…
Par contre, les officiels se montrent étrangement sereins par rapport à ceux qui rentrent au pays : « ils finiront par revenir » dit le professeur Abraham, car même vivant à l’étranger, les Erythréens restent très attachés à leur patrie. Et ceux qui sont partis au cours des dix dernières années se trouvent très mal en Europe… »
Yemane Gebreab, le conseiller du président, assure que non seulement tous ceux qui veulent rentrer sont les bienvenus, mais qu’en outre, les exilés n’hésitent pas à faire des aller retour : « ils reviennent pour revoir la famille, pour se marier, et les fêtes se passent entre autres autour de la piscine de l’hôtel Asmara Palace. Puis, ils repartent sans avoir été inquiétés… »
C’est là l’un des paradoxes de l’Erythrée : sans le reconnaître officiellement, le pays vit aussi des envois, les « remittances », des exilés qui, autant qu’ils le peuvent, soutiennent les membres de leur famille tandis que les ambassades ont pour instruction de leur réserver bon accueil. «Si nos compatriotes résidant à l’étranger acceptent de s’acquitter d’une taxe de solidarité de 2% , nos diplomates et nos consuls leur donnent les documents leur permettant de rentrer au pays, même pour une durée limitée » assure Yemane Gebreab .« Ils sont chez eux ici, ils sont les bienvenus… »
C’est pour cela sans doute qu’au moment des fêtes religieuses, les avions qui se posent à Asmara affichent complet. En débarquent des Erythréens qui rentrent au pays les bras chargés de cadeaux. Habte, un homme d’affaires dont l’épouse vit au Texas avec ses trois enfants, s’affaire à rénover la maison léguée par ses parents : « il est temps que la famille revienne… L’émigration a aussi été un projet économique, il s’agissait de gagner de l’argent à l’étranger mais nous n’avons jamais oublié notre pays… »