13 juillet 2019

Asmara, capitale de l’Erythrée, un pays hors du temps

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Asmara, envoyée spéciale
Les Italiens férus de patrimoine peuvent se rassurer : Asmara, la cité Art Deco construite entre les deux guerres sur les haut plateaux, à 2400 mètres d’altitude, n’a guère changé. La capitale de l’Erythrée, avec ses larges avenues plantées de palmiers et ses voûtes ombragées abritant l’Opéra, le café du cinéma Impero ou celui du Roma est toujours privée de gratte ciels et d’autoroutes et si les façades auraient besoin d’un coup de peinture, l’Unesco se félicite de la préservation de ce bijou qui semble hors du temps. Au terrasses, de vieux messieurs aux cheveux blancs sirotent tranquillement leur expresso, les mendiants sont relativement rares . La journée, les jeunes se pressent dans les cyber où ils captent des images et des messages venus d’un autre monde et, avec des muscles de champions cyclistes, ils circulent sur de vieux vélos chinois minutieusement rafistolés.
A première vue, cette ville paisible semble totalement décalée par rapport à la plupart des capitales africaines, bouillonnantes d’énergie, désordonnées et violentes. La nuit cependant, les rues sont bien éclairées grâce à des capteurs solaires et, au rez de chaussée, l’eau potable remplit les citernes. L’Erythrée paraît vivre dans le souvenir des trente années de guerre qui finirent par arracher l’indépendance à l’Ethiopie en 1991.
La paix, un début de développement économique furent interrompus en 1998 par un nouveau conflit frontalier qui éclata du côté de Badme, occupée par des troupes éthiopiennes venues du Tigré voisin. Cet état de guerre a justifié, sur le plan intérieur, l’ implacable répression de « dissidents » présentés comme des « traîtres à la solde de la CIA » et la disparition de la presse indépendante. Pour faire face à son puissant voisin éthiopien accusé de vouloir faire basculer le régime, l’Erythrée se vit contrainte de jeter toutes ses forces dans une guerre de tranchées et d’artillerie tandis que toute la jeunesse, garçons et filles, se trouva mobilisée dans un service militaire … dont la durée devint illimitée ! Cette obligation, imposée par un régime vieillissant (le président Issaïas Afeworki, héros de la lutte de libération, est au pouvoir depuis l’indépendance et aucun successeur potentiel n’est jamais cité) s’est accompagnée de la confiscation des libertés démocratiques.
C’est pourquoi plus d’un million de jeunes Erythréens, la force vive du pays, se sont réfugiés à l’étranger, se dirigeant vers l’Europe via l’Ethiopie et surtout via le Soudan, empruntant la terrible route du désert libyen où des passeurs et les trafiquants les mènent jusqu’aux rives de la Méditerranée.
Avec sa presse muselée, ne reflétant que les nouvelles officielles, ses interdictions de circuler sans permis à travers le pays, ses prisons clandestines souvent dénoncées par les exilés, son refus de la société de consommation occidentale et le contrôle strict des importations, s’ajoutant aux effets des sanctions internationales et à la volonté d’autosuffisance, l’Erythrée évoque plus le Cuba des balseros (les boat people qui fuyaient vers la Floride) que la Corée du Nord souvent citée. Une dictature donc, l’une des dernières du genre, et par cela même anachronique, mais une dictature qui, comme à Cuba, a obtenu de réels succès en matière de santé publique, d’accès à l’éducation, de maîtrise de l’eau potable. Et surtout, une dictature qui aujourd’hui se trouve à un tournant : le renversement, au Soudan voisin, d’Omar el Bechir change la donne régionale, mais surtout, la réconciliation avec le grand voisin éthiopien intervenue l’été 2018 à l’initiative du Premier Ministre éthiopien Ahmed Abyi a rebattu toutes les cartes.
A Asmara, longtemps tenue à l’écart, les réunions se succèdent désormais, réunissant les chefs d’Etat de la région (Kenya, Somalie, pays du Golfe…) désireux de trouver, entre eux, des solutions aux problèmes que posent le Sud Soudan ou la Somalie où sévissent les shebabs islamistes.
Le bouleversement géopolitique de cette région, l’une des plus peuplées d’Afrique et stratégiquement située, est tel que nous avons accepté une invitation à nous rendre sur place. Mais à Asmara et Massawa, nous avons constaté que, sur le plan interne, malgré les espérances et les promesses, l’heure du changement n’avait pas encore sonné !