13 juillet 2019

Le port de Massawa attend l’heure de la reconstruction

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Le port de Massawa attend l’heure de la reconstruction

Le port de Massawa, l’un des plus célèbres de la mer Rouge, attend patiemment l’heure de la reconstruction. La mosquée Sahaba, ceinte d’un grillage posé sur des quais vides, est l’une des plus anciennes du monde musulman : c’est ici qu’en 615, le prophète Mohamed, alors chassé de La Mecque où l’on ne voulait pas entendre son enseignement, débarque en terre africaine et fait construire un petit édifice religieux, l’un des trois à être tourné non pas vers La Mecque, mais vers Jérusalem et ses Lieux Saints…Derrière les docks et leurs alignements de containers, un pétrolier vide oscille lentement, un autre bateau met lentement le cap vers Djeddah, de l’autre côté de la mer Rouge. Des Bédouins Rasheimas venus d’Arabie saoudite tentent de vendre des colliers de perles aux rares visiteurs. Massawa, avec ses maisons de style ottoman et égyptien semble dormir depuis des siècles, le palais qui accueillait autrefois l’Empereur Hailé Sélassié n’est toujours qu’un amas de colonnades effondrées et la reconstruction de la ville se poursuit à un rythme d’autant plus lent que les offres présentées par la Turquie et son agence de coopération Tika ont été poliment déclinées : l’Erythrée ne veut rien devoir à personne.
Cependant, des signes ne trompent pas : sur le port, des restaurants de poisson viennent de s’ouvrir, le musée municipal a fait peau neuve et le jeune guide désigne des ossements recueillis dans la vallée de l’Omo, là même où l’on découvrit Lucy, notre ancêtre à tous. Et surtout, devant le musée, un bus s’arrête et des nuées de jeunes garçons en descendent en poussant des cris d’enthousiasme : venus en excursion depuis les hautes terres d’Ethiopie, ils voient la mer Rouge pour la première fois.
Paulo, un sexagénaire revenu des Etats Unis, a investi à Massawa l’essentiel de ses économies :il a acheté un immeuble à colonnades dont la seule terrasse ouverte sur la mer fait plus de 100 mètres carrés. C’est là qu’il a ouvert un club de disco, qu’il organise des soirées et des réceptions. «Dans cette affaire, je ne peux que gagner » dit-il, « les touristes vont revenir et surtout les Ethiopiens vont affluer. « L’Union européenne a fait le même pari : avant les derniers virages menant à Massawa, au dernier carrefour menant à Dekamerhe, une nouvelle route est en construction, qui permettra de relier Addis Abeba au port de Massawa, bientôt rival de Djibouti
Ainsi va l’Erythrée : à première vue, le rythme des changements est tellement lent que rien ne semble troubler le sommeil de ce pays peu fréquenté par les touristes et ignoré par les ONG qui en ont été chassées voici vingt ans.
Voici un an cependant c’est d’Ethiopie qu’est venu le coup de tonnerre : remportant les élections en avril 2018, un nouveau Premier Ministre, Ahmed Abyi, un officier supérieur d’origine oromo reconverti à la politique, a mis fin au pouvoir incarné depuis vingt ans par le Front populaire pour la libération du Tigré. Ce parti, ancré dans les hautes montagnes voisines de l’Erythrée suscitait un désaveu croissant à cause des accaparements de terre (entre autres autour d’Addis Abeba), fruits d’une croissance inégale et de la corruption. Les Oromos, vivant au sud du pays et déjà présents dans les faubourgs d’Addis Abeba représentent plus de 40% de la population. Leur vote a porté au pouvoir Abyi Ahmed, la petite quarantaine, dont le premier geste fut de se réconcilier avec l’Erythrée, se rendant à Asmara et invitant ensuite son voisin. « Le président Issaias Afeworki fut accueilli à Addis Abeba comme une célébrité, toute la population était dans la rue » se souvient le conseiller Yemane Gebrehab, l’un des artisans du rapprochement.
Pour les deux pays, le bilan de cette guerre inutile avait été terrible : 35.000 morts du côté éthiopien, 20.000 du côté érythréen, où la plupart des conscrits étaient des jeunes effectuant leur service militaire (ce qui explique les fuites massives…).
Entre l’inamovible président de l’Erythrée et le jeune Premier Ministre, l’entretien dura moins d’une heure mais tout était dit : en échange de la paix, l’Erythrée autorisait désormais l’Ethiopie à utiliser les ports de Massawa et d’Assab sur la mer Rouge, raccourcissant ainsi l’acheminement des exportations du géant enclavé. En outre, les deux hommes acceptaient d’ouvrir cinq points de passage sur la frontière commune, afin de faciliter les échanges commerciaux et humains. Si aujourd’hui, des Ethiopiens, parfois d’origine érythréenne, viennent faire la fête dans les restaurants d’Asmara tels que Ghilando, un vaste établissement couvert de guirlandes et ouvert récemment, la réciproque n’est pas vraie : après avoir ouvert cinq points de passage sur la frontière, l’Erythrée en a refermé trois, car plus de 70.000 de ses citoyens, profitant de l’ouverture, se sont précipités en quelques jours vers l’Ethiopie, dans l’espoir de poursuivre leur voyage vers l’Europe…