13 juillet 2019

L’Ethiopie, fragile clé de voûte de la Corne de l’Afrique

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L’Ethiopie, fragile clé de voûte du développement de la Corne de l’Afrique

L’Ethiopie n’est pas seulement le siège de l’Union africaine, l’un des pays les plus peuplés d’Afrique (105 millions d’habitants) et un moteur de la croissance du continent (10% l’an…) : elle pourrait devenir la clé de voûte d’une stabilisation de tout l’Est de l’Afrique, du Soudan jusqu’à la Somalie. A une seule condition, et elle est d’importance : que cet Etat fédéral, une mosaïque, composée de dizaines d’ethnies différentes, n’implose pas et ne devienne pas, comme d’aucuns le redoutent déjà , une sorte de Yougoslavie africaine…
C’est dire si Abyi Ahmed, qui le 2 avril 2018 a été élu au poste de Premier Ministre au sein de la coalition au pouvoir, suscite autant d’espoir que de craintes. Rappelons que l’EPRDF (Front démocratique et révolutionnaire du peuple éthiopien), le parti dominant, est une coalition formée des quatre partis représentant les principaux groupes ethniques du pays, les Amharas autour de la capitale Addis Abeba, les Tigréens voisins de l’Erythrée, les Oromos, qui représentent près de 40% de la population et les peuples du Sud, vivant, entre autres, dans les régions du Sidamo et du Wolleita.
Se fondant sur une sorte d’ « ethno nationalisme », le EPRDF, qui avait pris le pouvoir en 1991 après la chute du dictateur communiste Mengistu Hailé Mariam, avait été jusqu’à présent dominé par les Tigréens du Front populaire pour la libération du Tigré, qui avaient pris le contrôle des rouages de l’Etat. Après le décès du président Meles Zenawi, très soutenu par l’Europe et les Etats Unis et l’effacement de son successeur Hailemariam Dessagnew, l’élection d’Abyi Ahmed au poste de Premier Ministre marqua une nouvelle ère : 13.000 prisonniers politiques furent libérés et une amnistie fut déclarée, le Parlement légalisa deux mouvements sécessionnistes dont le Front de libération des Oromos, (OLF). Sur le plan international, les relations furent normalisées avec l’Erythrée, après une douloureuse guerre de tranchées menée autour de la ville de Badme. Ce réchauffement se traduisit par l’ouverture des frontières, l’accès de l’Ethiopie aux ports érythréens d’Assab et de Massawa sur la mer Rouge et des actions conjointes de médiation, dirigées entre autres vers le Sud Soudan et la Somalie. Cette évolution positive fut unanimement saluée et Abyi Ahmed, la petite quarantaine, fut considéré comme l’un des « enfants prodiges » de l’Afrique.
Mais un an plus tard, les espoirs doivent être tempérés : la frontière avec l’Erythrée n’est plus ouverte qu’en un seul point de passage, le régime d’Asmara vit toujours sur pied de guerre et n’a pas aboli le service militaire obligatoire, (ce qui provoque l’exode des jeunes réfractaires). Mais surtout, c’est en Ethiopie même que s’accumulent les périls sinon les risques d’implosion. Le Premier ministre Abyi Ahmed a déjà échappé à deux tentatives d’assassinat et, en juin dernier, cinq personnalités de l’Etat régional amhara, dont le président, étaient assassinées. Une tentative de prise de pouvoir dans la région amhara fut ensuite dénoncée et il apparut que les putschistes présumés avaient auparavant bénéficié des mesures de grâce décrétées par le Premier Ministre Abyi Ahmed lors de son entrée en fonctions.
Actuellement, un autre péril se profile à l’horizon : des représentants de l’Etat du Sidamo (un Etat du Sud représentant le plus grand groupe ethnique du pays) ont annoncé que, si un referendum n’était pas organisé d’ici le 18 juillet prochain, ils proclameraient unilatéralement un nouvel Etat régional, fondé sur des bases ethniques. Il y a un an que ces revendications avaient été formulées, conformément à la Constitution, mais Addis Abeba avait jusqu’à présent fait la sourde oreille et négligé d’organiser le referendum demandé. Si le déploiement de forces de sécurité devait être la seule réponse apportée aux revendications du Sidamo, le malaise pourrait gagner d’autres peuples du Sud de l’Ethiopie, qui se sont longtemps sentis marginalisés et écartés d’un pouvoir contrôlé par les Tigréens du Nord.
Le malaise n’est pas du seulement au « fédéralisme ethnique » mis en œuvre par le TPLF lors de sa prise de pouvoir en 1991, dans le but de battre en brèche la centralisation menée depuis Addis Abeba et de défendre les droits des divers peuples composant la mosaïque éthiopienne : l’ouverture manifestée par le nouveau Premier Ministre peut aussi être interprétée comme une faiblesse et libérer des forces centrifuges qui réclament l’autonomie sinon la sécession.
Ce malaise politique se greffe sur une croissance économique rapide, spectaculaire mais inégale : autour de la capitale Addis Abeba, qui se modernise et devient un pôle de développement important, relais des entreprises chinoises, des millions d’Oromos sont évincés de leurs terres pour faire place à des plans d’urbanisation. Dans le Sud, Hawassa, la capitale du Sidamo, qui se développe à un rythme de 4,8% l’an connaît un problème comparable, son développement empiétant sur les terres appartenant aux populations voisines…
Dans l’ensemble de l’Ethiopie, les conflits fonciers ont déjà fait plus de trois millions de déplacés internes. Associés à la montée des revendications ethniques, ces réfugiés intérieurs pourraient, malgré une histoire séculaire, menacer d’implosion ce pays d’Afrique qui est l’un des plus prometteurs. Car dans le meilleur des cas, l’Ethiopie pourrait contribuer au développement de ses voisins mais elle pourrait aussi, en cas d’échec d’Abyi Ahmed, leur envoyer d’incontrôlables flux de réfugiés. Avec l’Europe pour destination finale…