25 juillet 2019

Les autres enjeux de l’élection à la tête du Sénat

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L’âpre conflit qui secoue la classe politique congolaise à propos de la présidence du Sénat n’est pas seulement le fruit d’une rivalité entre deux personnalités de poids qui s’étaient naguère retrouvées au sein du Front commun pour le Congo, la coalition mise sur pied pour soutenir le président Kabila lors des dernières élections. L’insistance des FCC à placer à la tête de la haute Assemblée l’ancien ministre de la Justice Thambwe Mwamba, la sanction infligée au « frondeur » Bahati Lukwebo qui a été suspendu puis radié des FCC en dépit du poids électoral de sa formation l’AFDC (Alliance des Forces démocratiques pour le Congo et alliés) masquent aussi d’autres enjeux.
Au départ, nul ne conteste que le poste devait être acquis au bénéfice d’une coalition qui compte au Sénat 95 sièges contre 3 pour Cap pour le changement du président Félix Tshisekedi et 7 pour Lamuka, la plate forme de l’opposition dirigée par Martin Fayulu. Aucun péril ne pouvant venir de l’extérieur, l’opposition étant bien trop minoritaire, c’est à l’intérieur même de la coalition que la fissure est apparue.
En effet, le verrouillage de l’Assemblée, dont la présidence est assurée par Jeanine Mabunda, une fidèle alliée du président Kabila, aurait du s’accompagner de la nomination, à la tête du Sénat, de l’ancien Ministre de la Justice, Thambwe Mwamba, un homme habile, expérimenté, pilier du système Kabila.
Cette volonté de contrôler tant l’Assemblée que le Sénat s’explique, au-delà de la seule arithmétique, par la possibilité ainsi créée de peser sur la donne politique : une Assemblée et surtout un Sénat aux ordres pourraient, si nécessaire, modifier les lois et permettre un éventuel retour aux affaires de l’ancien président Kabila. Pour mener une telle opération, il faut des personnalités totalement sûres sinon dépendantes de leur mentor. Tel n’est pas le cas du sénateur Bahati : se prévalant de 145 élus, l’« homme fort « du Kivu, ne fait cependant pas partie du « premier cercle » kabiliste, ce qui explique pourquoi, malgré ses ambitions, il n’a pas pu être désigné comme dauphin du président sortant ni comme Premier Ministre. En outre, les Banyamulenge (Tutsis congolais du Sud Kivu) qui ont accompagné l’ascension de Joseph Kabila et demeurent puissants dans les forces armées se méfient de ce Mushi (ethnie des Bashi) du Sud Kivu, qui a ses assises dans la société civile.
D’autres raisons, au-delà de la personne de Bahati Lukwebo, expliquent aussi l’insistance à confier la présidence du Sénat à Alexis Thambwe Mwamba, qui serait accompagné à la vice présidence par Evariste Boshab, l’ancien Ministre de l’intérieur : les deux hommes sont dans le collimateur de la justice internationale, l’un pour avoir revendiqué l’ « abattage » d’un avion civil à Kindu en 1998 au nom des rebelles du RCD, l’autre pour sa gestion calamiteuse de la succession, au Kasaï, du chef coutumier Kamuina Nsapu, qui s’était traduite par une révolte populaire, des massacres commis par l’armée et in fine l’assassinat de deux experts de l’ONU. Seule une fonction officielle peut à la fois protéger ces personnalités de la justice internationale et les empêcher de révéler toute la chaîne de commandement…. L’exemple du chef de guerre Bosco Ntaganda, dont la peine se décide en ce moment à la CPI a de quoi faire réfléchir : le seigneur de guerre de l’Ituri, devenu plus coopératif, aurait commencé à lever le voile sur ses alliés ou commanditaires, à Kigali et à Kinshasa…
La négociation pour les postes à pourvoir dépasse ainsi les simples enjeux politiques : il s’agît aussi de protéger des personnalités qui incarnent l’ancien système et demeurent visées par les sanctions occidentales. Tout se passe comme s’il fallait défendre tous les maillons de la chaîne car céder sur l’un d’entre eux pourrait provoquer le délitement de l’ensemble… Implacable, Human Rights Watch vient encore de republier la liste des personnalités congolaises visées par des sanctions internationales, parmi lesquelles le chef du renseignement Kalev Mutomb et des officiers de haut rang…
C’est là le paradoxe de la cohabitation à la congolaise : la coalition CACH du président Félix Tshisekedi, très minoritaire en sièges et qui devrait normalement s’allier aux FCC, assiste, au balcon, à cette querelle entre ses alliés dont l’enjeu est, aussi, l’impunité…
N’est ce pas le président Mobutu qui disait naguère : « lorsque souffle le vent de l’histoire, le fruit, qu’il soit mûr ou non, finit par tomber ? »