25 juillet 2019

Les coulisses de la démission du ministre congolais de la santé

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1. Pourquoi le Ministre congolais de la Santé a-t-il démissionné ?
La démission du ministre congolais de la Santé a claqué comme un défi aux oreilles des experts internationaux de la lutte contre le virus Ebola, alors qu’ils étaient réunis à Kinshasa pour débattre des moyens d’endiguer une épidémie que l’OMS venait de qualifier, après trois refus, d’urgence sanitaire internationale. Dans une lettre adressée au chef de l’Etat Félix Tshisekedi, le Docteur Ilunga conteste la décision qui confie désormais la lutte contre le fléau non pas à son ministère, mais à un secrétariat technique piloté par l’Institut national de recherche biomédicale INRB et en particulier à son patron, le professeur Jean-Jacques Muyembe. Ce dernier est un vétéran de la lutte contre Ebola : il a participé aux dix « épisodes » de la lutte contre un fléau qu’il avait contribué à identifier en 1976 et, vu son expertise, a aussi été invité en Afrique de l’Ouest lors des dernières occurrences du fléau.
Le message du Docteur Ilunga souligne l’importance de « maintenir une ligne de commandement » clairement identifiée et les risques de « cacophonie », il considère que l’épidémie Ebola qui sévit depuis plus d’un an dans l’Est du pays représente une « crise de santé publique » et non une crise sanitaire ou humanitaire. Et enfin, sinon surtout, il s’oppose à l’expérimentation d’un nouveau vaccin, mis au point par la société belge Janssens Pharmaceutica, aujourd’hui reprise par l’Américaine Johnson et Johnson. Ce vaccin qui n’a jamais été administré sur des humains a aussi été élaboré par une société de bio tech danoise soutenue par des fonds européens.
2. Qui est le Docteur Ilunga ?
Né en 1960, le Docteur Oly Ilunga est à la fois un interniste et un spécialiste en santé publique (formé à Harvard), et, en Belgique, il fut durant quatre ans directeur des Cliniques de l’Europe (Saint Michel et Sainte Elizabeth), une fonction qu’il abandonna en décembre 2016 pour regagner Kinshasa sous le gouvernement Badibanga, dans un pays en pleine crise politique et où se négociait âprement le report des élections.
Ce retour fut très discuté au sein de l’UDPS, (le parti de Félix Tshisekedi), perçu comme un ralliement au clan Kabila et cela alors qu’Oly Ilunga avait été, durant des années, le médecin personnel d’Etienne Tshisekedi, qui devait d’ailleurs s’éteindre à la clinique Sainte Elizabeth quelques semaines après la fin du dialogue qui mena aux élections de décembre 2019. Le nouveau gouvernement n’étant toujours pas formé, Ilunga était resté en poste, modernisant le ministère de la Santé et surtout s’impliquant personnellement dans la lutte contre Ebola et se rendant chaque semaine à Beni et Butembo afin de mobiliser les équipes sur le terrain. Avec des succès mitigés : à Kinshasa, son ministère, doté d’un (relativement) gros budget, a fait l’objet de nombreuses convoitises et un audit de la gestion d’Ilunga a été réclamé, à cause ou en dépit du soutien dont le médecin venu de Belgique bénéficie dans le chef des FCC, la coalition pro Kabila. Mais surtout, dans l’Est du pays, le fléau n’a cessé de s’étendre, faisant déjà plus de 1700 morts. En outre, la lutte contre Ebola a été entravée par la méfiance des populations et par les attaques menées par les groupes armés, entre autres contre les équipes de vaccinateurs. Le docteur Ilunga s’est aussi vu reprocher de ne pas avoir travaillé avec le Dr Muyembe, un virologue mondialement reconnu.

3.Pourquoi l’OMS est elle passée à la vitesse supérieure ?
L’arrivée du fléau à Goma, un carrefour d’où 100.000 personnes traversent la frontière chaque jour vers le Rwanda, et autant vers l’Ouganda, a soudain transformé une crise « locale » en « urgence mondiale », une appellation que l’OMS avait refusé à trois reprises et qui n’est pas neutre : elle signifie que des fonds considérables vont être débloqués, que des équipes internationales vont débarquer avec de grands moyens, que les Congolais, qui ont déjà maîtrisé dix épisodes Ebola (à une bien plus petite échelle) risquent d’être dépossédés de la conduite des opérations et que Goma, 25 ans après la crise des réfugiés rwandais en 1996, risque de redevenir « la capitale mondiale de l’humanitaire ». Une hypothèse qui fait frémir les « souverainistes » congolais (nombreux dans le clan Kabila) et trembler les milieux d’affaires du Nord Kivu qui redoutent une mise en quarantaine.
Cela étant, l’effort déjà déployé à Butembo et Béni s’étant avéré insuffisant, il est évident que le tournant pris par l’épidémie requiert des moyens d’un autre ordre et dépasse les réticences que suscite le « business humanitaire »…
4.Pourquoi le deuxième vaccin est-il contesté ?
Si d’ordinaire, la mise sur le marché de nouveaux vaccins doit être précédée d’années d’expérimentations, en RDC l’urgence que représente Ebola a fait baisser le seuil de précautions : à Beni et Butembo, un vaccin expérimental produit par les laboratoires Merck a été mis en œuvre et s’est révélé efficace, même si la distribution s’est heurtée à la méfiance et à l’agressivité de la population. Cette vaccination pourrait se poursuivre à Goma, mais les doses actuellement disponibles s’avèrent insuffisantes. D’où l’idée d’introduire un deuxième vaccin, produit par Janssens Phamaceutica qui en possède un demi million de doses disponibles. C’est ce deuxième vaccin qui suscite la réticence de l’ex ministre de la Santé : lui aussi expérimental il aurait déjà été refusé par plusieurs pays africains (Ouganda, Congo Brazzaville, Angola) et surtout, il doit être administré en deux fois, avec un délai de 56 jours entre les prises. Ce qui, auprès de populations qui se déplacent fréquemment de part et d’autre des frontières, s’avère très aléatoire. Les spécialistes relèvent cependant que les « standards régulatoires » de ce deuxième vaccin sont élevés et que l’Organisation mondiale de la santé a donné son feu vert.
5.Quel est le contexte de la querelle ?
La démission du Docteur Ilunga intervient dans un climat politiquement tendu : le nouveau gouvernement n’ayant toujours pas été formé, (même si sa proclamation est imminente) c’est le « cabinet présidentiel », formé autour de Félix Tshisekedi, qui prend les décisions importantes et vient de créer, pour gérer la crise Ebola, un « secrétariat technique pour les maladies à virus » dirigé par le Docteur Muyembe, désormais rival du docteur Ilunga…
Est-il besoin de souligner que les victimes du fléau, déjà très méfiantes, se passeraient bien de ces divergences et rivalités au sommet ?