2 août 2019

La méfiance est la meilleure alliée d’Ebola

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Désormais député national à Kinshasa, le Docteur Bathe Nzoloko, jusqu’aux élections de décembre dernier, dirigeait à Butembo les équipes chargées de la riposte à Ebola. Aujourd’hui, il se demande, malgré les efforts déployés depuis un an, ce qui n’a pas bien fonctionné. Pourquoi, partie initialement de Beni, l’épidémie a gagné Butembo, puis Goma où elle a enfin été qualifiée d’ « urgence sanitaire internationale » par l’Organisation Mondiale de la santé qui a mobilisé 330 millions de dollars tandis que la Banque mondiale a promis de verser 100 millions de dollars pour développer les opérations.
« Dès le début, nous avons tout fait pour construire la confiance », explique le nouveau député. « Nos équipes sont allées sur le terrain, et elles s’exprimaient en swahili pour être comprises de tous, nous avions avec nous des anthropologues, des prêtres, des pasteurs. Certains de ces religieux acceptaient de se faire vacciner en public, pour rassurer les gens, donner l’exemple. On croyait qu’on allait y arriver : les gens allaient dans les centres, demandaient le vaccin. C’était positif… »
Un an après le début de l’épidémie, le médecin est cependant obligé de conclure à l’échec relatif : le fléau n’a pas été endigué, il se propage dans des villes très peuplées comme Goma, et la confiance, si difficilement construite, ne s’effrite chaque jour davantage. Que s’est il donc passé ?
Pour le Docteur Nzoloko, « d’autres acteurs ont commencé à envoyer des signaux très négatifs. A mesure que les groupes armés qui sévissent dans l’Ituri et au Nord Kivu multipliaient les attaques, des messages passaient, disant : « dans les villages on vous égorge, et là, la communauté internationale, Monusco en tête, ne bouge pas. C’est l’indifférence… » Lorsque des Blancs sont arrivés à Butembo, avec des véhicules tout terrain, des avions, des casques de protection, des gilets pare balles, les gens ont commencé à les conspuer : « on nous tue et vous ne faites rien. Si vous voulez nous protéger contre Ebola, vous devez aussi nous protéger contre les tueries… »
Dans notre région la méfiance est devenue terrible. Il faut dire aussi que les expatriés qui débarquaient, ainsi que les missions envoyées par Kinshasa ont commis des erreurs. Chez nous, il faut respecter la hiérarchie de la société, rendre visite aux autorités locales, demander leur appui, ce qui n’a pas été fait suffisamment. Soumis à une propagande négative, les gens ont commencé à se méfier, ils se sont sentis laissés pour compte car les nouveaux venus négligeaient de se rendre dans les villages, de travailler à la base. Des erreurs ont été commises et les dysfonctionnements doivent être identifiés… »
Prenant le relais des propos du député, Esther, qui a fondé une organisation de soutien aux femmes, Lamuka, poursuit : « en fait, la population est fatiguée , la guerre dure depuis trop longtemps, la population se méfie de tout le monde…Les Nande (population de Beni et Butembo) ont le sentiment que leur région est convoitée, que leurs communautés sont marginalisées. Ils craignent la balkanisation du pays, certains croient qu’on veut éliminer les Congolais de souche pour faire venir des étrangers… Dans ce contexte, les gens refusent de se rendre à l’hôpital ou dans les centres de santé car ils assurent que c’est là qu’on est contaminé, là que l’on meurt.
En outre, les gens racontent qu’une infirmière gagne 60 dollars par mois mais que si elle rejoint les équipes de la riposte à Ebola, elle gagnera tout de suite 260 dollars, ce qui fait des jaloux…Tout le monde parle désormais de l’ « Ebola business » et chacun croit qu’avec cet argent, on aurait pu défaire les groupes de rebelles qui font bien plus de victimes… »
La méfiance est le principal frein à la lutte contre Ebola et des évènements récents, comme les élections organisées avec trois mois de retard, la démission du Ministre de la Santé, les dissensions au sommet de l’Etat ou l’introduction d’un nouveau vaccin approfondissent le fossé entre la population et ses dirigeants. Pire encore : entre la population de Beni et Butembo et le reste du monde, c’est un gouffre qui se creuse.