2 août 2019

Nathalie Roberts, chef de mission MSF à Goma: il ne faut pas mettre le Congo en quarantaine

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Comment la population de Goma réagit-elle à l’apparition de nouveaux cas d’Ebola ? Une troisième victime , fille du premier cas décelé, vient de mourir…

C’est le deuxième cas qui est des plus inquiétants : la victime est un orpailleur de Mongwalu (une zone minière dans l’Ituri) qui s’était rendu à Butembo. De là, il s’est rendu à Goma en bus, ce qui lui a pris deux jours. Il a séjourné à Goma durant dix jours avant que la maladie soit détectée et durant tout ce temps, il a évidemment été en contact avec beaucoup de monde. Il faut donc retrouver tous ces gens et les vacciner d’urgence, ce qui ne sera pas simple.

Pourquoi les gens semblent ils avoir des réticences à se rendre directement dans les centres de traitement Ebola (CTE) ?

Tout simplement parce qu’au début, ils ne savent pas de quoi ils souffrent : les premiers symptômes, ce sont des poussées de fièvre, ce qui n’est pas rare ici. A ce moment, croyant qu’ils font une crise de paludisme, les gens se rendent dans les petites pharmacies de quartier, ou chez les tradi praticiens, les guérisseurs, moins chers et plus nombreux que les médecins formés à l’occidentale. S’il sont contracté Ebola, les remèdes habituels ne servent à rien, et les patients ignorent qu’ils sont hautement contagieux. Lorsqu’ils finissent par se rendre dans un traitement Ebola, ils ont généralement attendu trop longtemps et peuvent mourir en quelques heures. D’où la mauvaise réputation de ces centres, les gens disent que c’est là que l’on meurt…

Un an après son apparition, non seulement l’épidémie n’est pas maîtrisée mais elle s’étend. Comment les gens jugent ils les vaccins ?

Depuis le début, la population réserve un bon accueil aux vaccins, tout le monde en veut et on se demande pourquoi certains sont vaccinés et d’autres pas. En fait, on vaccine d’abord les sujets à risque, comme le personnel de santé. Viennent ensuite les contacts des personnes contaminées et les contacts des contacts. C’est ce que l’on appelle la « vaccination en anneau », mais elle a des limites : il n’y a tout simplement pas assez de vaccins pour tout le monde et donc les gens protestent : « pourquoi mon voisin et pas moi ? »
Il y a aussi des malentendus tragiques : le vaccin, c’est une prévention, pas un traitement. Si on vaccine quelqu’un qui a été en contact avec une personne infectée, il a peut-être déjà été contaminé. Dans ce cas, le vaccin ne l’empêchera pas de tomber malade, voire de mourir. Ce qui fera mauvaise impression et nourrira les rumeurs anti vaccin…
Pour moi, et c’est la position défendue par MSF, il faut vacciner le plus de monde possible.

Disposez vous de vaccins en nombre suffisant ?
Il y a un problème : le vaccin Merck est utilisé, mais on ignore combien de doses sont disponibles, elles arrivent au compte goutte, parfois par lots de mille vaccins, alors qu’il en faudrait beaucoup plus. On nous a dit que 300.000 doses, sinon plus, avaient été produites en urgence, mais nous, on ne sait pas où elles sont. En tous cas elles ne sont pas au Congo. Il arrive qu’on doive arrêter la vaccination, car on est à court.
Pour disposer de plus de vaccins, on dilue le doses. La FDA (Food and Drug Administration) des Etats Unis a donné le feu vert, assurant que le vaccin produit pour le Congo était deux fois plus fort que celui qui avait été utilisé en Afrique de l’Ouest et que, par conséquent, on pouvait diviser les doses par deux. De son côté, Merck assure qu’on peut diviser les doses par cinq, voire par dix. Mais dans ce cas, quel est le degré et la durée de la protection ? En fait, on n’en sait rien car il faut se souvenir que, malgré ses bons résultats, ce vaccin là aussi demeure expérimental : les doses réduites ont été testées sur des singes, mais par sur des humains. Nous, on se pose des questions : qu’en est il des gens vaccinés voici un an ? Faut il refaire l’opération, le vaccin est il toujours valable ?

Un deuxième vaccin est proposé par Johnson et Johnson. Approuvez vous son utilisation ?

Il n’est pas le même que le vaccin produit par Merck : son usage est plus compliqué, il doit se faire en deux fois, avec 56 jours d’intervalle, mais la deuxième dose augmente la protection. Johnson et Johnson assure que 1,5 million de doses sont disponibles pour la population, mais même si c’est beaucoup, ce n’est pas suffisant à l’échelle du pays.. J and J assure avoir déjà vacciné 6.000 personnes, dans d’autres pays, mais ce n’était pas pendant que sévissait l’épidémie, donc sur ce point là non plus on ne sait rien…Pour avoir la réponse, il faut procéder à la vaccination. Donc la position de MSF est la suivante : on sait que le premier vaccin existe et qu’il n’est pas dangereux, donc il faut l’administrer à un maximum de personnes. Mais il n’est pas suffisant, donc il faut pouvoir administrer le deuxième vaccin, celui de J and J , à tous ceux qui le demandent. Ainsi que le dit Isabelle Defourny, directrice des opérations de MSF, « actuellement le nombre de personnes vaccinées demeure trop faible pour limiter la propagation de l’épidémie et les équipes rencontrent des difficultés à acheminer les vaccins depuis Kinshasa, car ils doivent être conservés à une température de moins 60 degrés. »

En plus des vaccins, qui sont préventifs, des traitements existent-ils ?

On a progressé, entre autres au niveau des soins. Si on arrive très tôt, le malade a une chance de s’en sortir. Mais dans la plupart des cas, il se présente trop tard et s’est soigné pour autre chose. De toutes façons, les médicaments utilisés le sont encore à titre expérimental. Quatre médicaments sont actuellement utilisés, il en faudrait des stocks importants à Goma…

Comment expliquez vous la méfiance à l’égard des centres Ebola ?

Le paradoxe, c’est que les gens se rendent dans les centres de santé où ils ont l’habitude d’aller mais ces centres sont sous équipés, manquent de personnel et de médicaments et en outre, ils sont payants. Lorsque les gens arrivent dans un centre Ebola, ils sont d’abord isolés, durant deux ou trois jours, avant d’être éventuellement soignés. Durant ce temps de quarantaine, ils peuvent mourir d’autre chose, d’où la méfiance : les malades se plaignent d’être stigmatisés, abandonnés, privés de soins…

Le Congo, ou en tous cas le Nord Kivu, risque-t-il d’être mis en quarantaine ?

Le Rwanda a déjà fermé sa frontière.. Une quarantaine, ce serait la pire des choses…En Afrique de l’Ouest les frontières avaient été fermées, mais ce n’était pas une bonne idée…Il ne faut pas isoler le Congo, il faut l’aider, beaucoup plus…