11 août 2019

J.J. Muyembe: un rideau de vaccins contre Ebola

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Interview du Dr Jean-Jacques Muyembe, directeur de l’IRNB (Institut de recherches biomédicales)à KInshasa et responsable de la coordination multisectorielle de lutte contre Ebola.

L’épidémie d’Ebola, d’Ebola, en atteignant Goma, a été qualifiée d’ « urgence sanitaire de portée internationale ». Cela signifie-t-il qu’elle atteint un nouveau stade et vous-même, en vous installant dans la capitale du Nord Kivu, avez-vous repris le contrôle du fléau ?
Le contrôle, c’est trop dire. Mais il est un fait que nous avons identifié les membres de la famille de l’orpailleur qui était venu du Nord Kivu, (Mongwalu,province d’Ituri). Sa femme et son fils, qui avaient été contaminés, ont été hospitalisés à Goma, traités et aujourd’hui leur état s’améliore, d’ici quatre jours ils pourraient sortir guéris. L’épidémie ne s’est pas étendue, mais il nous faudra attendre un total de 21 jours pour avoir toutes nos garanties à ce sujet.

L’arrivée d’Ebola à Goma a inquiété les pays voisins, le Rwanda et l’Ouganda. Avez-vous pris des mesures communes ?

Nous avons eu une réunion de concertation avec nos voisins rwandais. S’y trouvaient des experts de haut niveau, mais qui avaient surtout une connaissance théorique de l’épidémie. Ici, au Congo, nous avons des cas bien réels… Ils l’ont reconnu, en disant qu’ils étaient bien préparés à toute éventualité, mais qu’au Congo, nous avions la connaissance pratique, c’est la dixième épidémie Ebola à laquelle nous faisons face. C’est en 1976 que j’ai participé à la première découverte du virus Ebola et les autres épisodes ont suivi.
Je reconnais cependant qu’au Nord-Kivu, la situation est plus complexe que ce que j’ai connu auparavant : l’insécurité est permanente, la population n’a plus confiance en personne. Dans les jours qui viennent, je serai à Beni,Mangina et Mabalako pour me rendre compte personnellement du problème. Il est difficile de surveiller, de se maintenir informé quand la population n’a pas confiance…
Ce déficit de confiance est dû aux conflits armés qui durent depuis trop longtemps, mais aussi aux politiciens locaux qui répandent les rumeurs et attisent la méfiance. C’est précisément pour cela que je vais me rendre à Beni, je compte y parler avec tout le monde, les chefs de communautés, les responsables religieux etc…Le message que je vais tenter de faire passer, c’est qu’il faut que la population s’implique, collabore avec nous dans la lutte contre Ebola. Nous avons besoin de l’engagement de tous.
Au Nord Kivu la situation est bien différente de ce que j’avais connu naguère dans l’Equateur, les gens n’ont pas confiance.

Quelles sont les erreurs qui avaient été commises par votre prédécesseur le ministre de la santé Oly Ilunga, qui a démissionné mi juillet ?
Je ne veux pas entrer dans la polémique, dans les histoires personnelles. Je crois qu’il faut tenir compte des particularités du Nord Kivu. Si les gens sont méfiants, c ‘est pour de multiples raisons et si on n’a pas la population avec soi, tout devient inefficace.

Le fait que deux vaccins, l’un produit par la société Merck, l’autre par la multinationale Johnson et Johnson, aient été mis en concurrence, n’a-t-il pas aggravé le problème, renforcé la méfiance ?

Les deux vaccins n’ont jamais été mis en concurrence. Seul le vaccin Merck(rVSV-ZEBOV) a été utilisé dans l’épidémie de Maladie à virus Ebola (MVE) dans à l’Equateur en (2018) et maintenant au Nord-Kivu et en Ituri.Le rapport préliminaire sur l’efficacité de ce vaccin est fort encourageant avec un taux de protection de plus de 97%.Ce vaccin est destiné à couper la chaîne de transmission entre un malade Ebola confirmé par le laboratoire et son entourage direct (ses contacts) et les contacts de ces contacts.Les autres cibles sont les agents de santé et les travailleurs de première ligne. (front line workers).Ce vaccin n’est donc pas destiné à une population générale.
Le SAGE (groupes d’experts internationaux pilotés par l’OMS) lors de sa réunion du 5 mai 2019, avait estimé que, si l’épidémie actuelle de MVE dure plus longtemps, il pourrait avoir un sérieux risque de pénurie de vaccin Merck. C’est pourquoi SAGE avait fait deux recommandations importantes : d’abord d’utiliser en RDC les doses ajustées de 0,5ml (ce qui correspondait à la quantité qui avait été utilisée avec succès en Guinée) au lieu de 1ml utilisé jusqu’ici ; ce qui ramènera notre stock à 500.000 doses.En deuxième lieu, SAGE conseille au pays de recourir à un second vaccin qui soit préventif.
D’après les données de l’OMS, le vaccin Johnson et Johnson est le candidat vaccin préventif qui présente le plus de données scientifiques par rapport aux vaccins russes et chinois.
Ce sont là les raisons qui nous ont poussés à faire un projet d’étude sur le vaccin JnJ afin de créer un « rideau d’immunité » pour protéger la population habitant la bande de terre entre Kayina (zone infectée) et Goma, une ville de plus de 2 millions d’habitants. L’étude devait être réalisée en consortium avec la London School of Hygiene and Tropical Medicine et l’Institut de Médecine d’Anvers.Le vaccin JnJ était donc un projet et n’a jamais été utilisé sur le terrain. Le vaccin JnJ a l’avantage de protéger contre les différents sérotypes du virus Ebola, soit contre « Ebola Zaïre » lors de la première injection et contre « Ebola Soudan », Bundibugyo et Forêt de Taï et contre le virus Marburg après la deuxième injection.(ndlr. les virus portent le nom du lieu où ils sont apparus la première fois) Le grand défi est d’adresser le bon message à la population pour la deuxième injection, qui a lieu plus de 20 jours après la première. Mais ce défi n’est pas insurmontable.
Le vaccin JnJ est déjà utilisé en utilisation en Guinée où il a fonctionné et cette année, il a été introduit en Ouganda où l’on redoute aussi une expansion de l’épidémie.

Ce vaccin polyvalentse trouve au « niveau deux » des tests, mais il a déjà été étudié avec succès par l’Institut tropical d’Anvers, par l’Institut d’études tropicales de Londres dont le directeur est Peter Piot, qui a découvert Ebola avec moi en 1976…
Nous recommandons d’étendre la vaccination à ce vaccin là, afin que la population soit la mieux protégée possible et que nous puissions agir en amont, là où l’épidémie ne sévit pas encore, afin que sa progression puisse être stoppée.

Avez-vous confiance dans vos forces, réussirez vous à stopper, encore une fois, l’avancée d’Ebola ?

Oui, j’ai confiance, car la communication avec mes compatriotes s’est améliorée … C’est un virus que nous connaissons, que nous avons déjà combattu, nous disposons déjà de médicaments efficaces qui sont administrés avec succès et nous allons utiliser des vaccins performants. Bien sûr, nous avons le soutien de l’OMS, d’ONG internationales, mais ce qui compte c’est que l’expertise est nationale : à la manœuvre se trouvent des Congolais qui connaissent ce virus et l’ont déjà combattu et vaincu…