11 août 2019

Le conseil d’Herman de Croo à Kinshasa: “un président doit se faire élire chaque jour”

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A la veille de ses 82 ans, Herman De Croo, ministre d’Etat, pilier de l’Open VLD et président du CREAC (Centre de recherches et d’expertise sur l’Afrique centrale) revient de son 37eme voyage au Congo. Chaque année, depuis près de 40 ans, il tient à passer une ou deux semaines sur l’Equateur, et pas seulement pour veiller sur les affaires d’UtexAfrica, dont il est membre du conseil d’administration depuis 1981. Politique avant tout, très branché sur la coopération via son fils Alexander, Herman De Croo tient beaucoup à garder intact son carnet d’adresses et surtout à maintenir le contact non seulement avec les élites congolaises, de Mobutu à Tshisekedi père et fils en passant par le clan Kabila, mais aussi avec les Congolais, sinon de base du moins représentatifs d’une population en pleine croissance.
L’explosion démographique, c’est d’ailleurs ce qui a frappé le bourgmestre de Brakel, souvent apostrophé par ses concitoyens à propos des migrants : « à Kinshasa comme ailleurs, la population ne cesse de croître, la transition démographique est loin de s’opérer et cette croissance rogne les éventuels progrès économiques : le Congo compte aujourd’hui 90 millions d’habitants ! . Lorsqu’on étudie la question on découvre que ce ne sont pas les plus misérables qui partent les premiers, mais les autres, sitôt qu’ils ont les moyens de migrer. A ce stade, où les apports de la diaspora représentent bien plus que toutes les aides internationales cumulées, il me paraît évident que les Congolais, comme leurs voisins du reste, persisteront à vouloir tenter leur chance à l’étranger, en Europe ou ailleurs…Pour vivre mieux, pour aider leur famille… Je leur dis toujours « quand vous avez un coffre fort fermé et que vous n’en avez pas la clé, ce coffre fort ne sert pas à grand-chose… »

Herman De Croo est aussi frappé par des phénomènes de longue durée : « alors que Mobutu avait voulu créer un sentiment d’appartenance, en unissant ces populations si diverses, on constate qu’aujourd’hui le Congo tend à se fragmenter : sur les 84 groupes ethniques que compte le pays, aucun ne compte plus que 7% de la population et la division administrative en 26 provinces a renforcé cette ethnicité. Le sentiment « ethno tribal » gagne du terrain…Lors de l’élection de Felix Tshisekedi, les quatre évèques du Kasaï, (la province d’origine de la famille Tshisekedi) l’ont soutenu sans hésiter … »
Même s’il considère que « la situation demeure préoccupante » Herman de Croo constate cependant que, contrairement à de nombreuses prévisions, les élections du 31 décembre 2018 se sont déroulées de manière relativement pacifique : « en 2015 et 2017 il y a eu des épisodes très violents, très meurtriers mais cette fois le pire ne s’est pas produit. Constatant l’échec de Shadary, le « poulain » de Joseph Kabila, le président sortant n’a pas voulu forcer la main et une solution de compromis été recherchée. Finalement, la paix a été préférée à la vérité électorale, ce « verdict des urnes » défendu par l’Eglise catholique. L’annonce des résultats s’est déroulée de manière très subtile : on a d’abord proclamé le résultat des élections provinciales, ce qui a rassuré le « clan Kabila » qui a vu que sa coalition, les FCC, Front commun pour le Congo, gardait le contrôle du Sénat, de l’Assemblée et et de la majorité des postes de gouverneurs. »
Par deux fois, Herman De Croo a rencontré le président Félix Tshisekedi, arrivé à la tête de l’Etat dans les circonstances que l’on sait, sa victoire ayant été proclamée par la Cour constitutionnelle. Le Ministre d’Etat belge, vieil animal politique, constate que, manifestement, « Félix veut bien faire, il essaie de stabiliser la situation, mais autour de lui, il y a du monde qui tourne… Je lui ai donné un seul conseil : « un président doit se faire élire chaque jour… » Et de constater que la série d’actes posés par le nouveau chef de l’Etat ont à chaque fois contribué à conforter sa légitimité : voyages dans les pays voisins, libération des prisonniers politiques, normalisation des relations avec la Belgique et l’Union européenne, retour au pays de Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba… “Il y a une nouvelle brise qui souffle… Tout cela élargit la marge de manœuvre du nouveau président, même si son prédécesseur contrôle encore les postes clés que sont aussi la justice, la sécurité, l’armée… »
Durant son séjour kinois, Herman de Croo a été invité à quatre mariages ainsi qu’à un banquet donné en son honneur et, même s’il est un vieil ami du Congo, il a encore réussi à être surpris : « l’adaptabilité des Congolais m’étonnera toujours… Des gens qui, hier encore apparaissaient comme des adversaires irréductibles aujourd’hui s’embrassent, se comportent comme les meilleurs amis du monde… » Et de soupirer : « peut –être ces gens, les privilégiés, appartiennent ils à la même couche sociale ? Avec un point commun, hélas, une grande indifférence à l’égard des plus pauvres… A Kinshasa, j’ai aussi rencontré des enfants de la rue, des familles où les hommes et les femmes mangent alternativement, un jour sur deux… Mais qui se soucie de ceux là, à part ceux qui craignent une explosion populaire ? »
Bénéficiant du recul de l’expérience, Herman De Croo distingue aussi les problèmes à long terme qui menacent le Congo : « aujourd’hui déjà des réfugiés climatiques, des éleveurs venus du Soudan du Tchad mènent leurs troupeaux vers le Sud et sont perçus par les Congolais comme des envahisseurs… En Europe, même si cela ne plaît pas, il faut comprendre que les migrations africaines sont inévitables. Si la population s’accroît, si les ressources ne sont pas mises en valeur, les flux de migrants ne feront qu’augmenter et en Europe, on ferait mieux de s’y préparer…De se rappeler aussi qu’au 19e siècle, 63 millions d’Européens ont quitté le Vieux continent, fuyant les famines et les guerres et peuplant l’Amérique… »
D’ici quelques semaines, le président Félix Tshisekedi qui semble avoir obtenu le soutien des Américains, reviendra enfin en Belgique, un pays où il a passé l’essentiel de sa vie adulte. Il s’agira d’une visite officielle, celle du premier président congolais pacifiquement arrivé à son poste et là, Herman De Croo, ministre d’Etat sinon diplomate malgré lui, est très clair : « il faut que cette visite, qui se prépare déjà très sérieusement à Kinshasa, se traduise par un succès… »