12 septembre 2019

Makutano: là où l’Afrique se rencontre

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KInshasa,

Quand le géant congolais ouvre les bras…

Cette fois, Elphine Kakudji a encouragé son frère à venir à Kinshasa. Officiellement, il participe à la 5eme édition du Forum Makutano (ce qui signifie rencontre) qui a rassemblé cette année plus de 500 participants venus de toute l’Afrique et surtout de pays accueillant la diaspora congolaise. En réalité, Gaëtan (nom d’emprunt) informaticien en Belgique, a fait le voyage pour prospecter le terrain et voir comment, à son tour, il pourrait devenir créateur d’emplois si la société de sa sœur, Sokam Holding, continue à étendre ses activités. Quarante ans, cinq enfants dont trois adoptés, un visage en forme de cœur et un prix de l’innovation qui vient de lui être décerné, la jeune femme, autrefois diplômée en relations internationales s’est révélée une femme d’affaires redoutable. Nécessité oblige : lorsqu’elle a quitté Lubumbashi pour suivre son mari, Elphine a vite compris que dans la capitale, il était difficile de vivre avec les 80 dollars d’un salaire de fonctionnaire. « Observant mon quartier, à Ma Campagne, j’ai constaté que presque toutes les femmes faisaient du commerce, vendant du pain, des légumes, des tissus… Ces places là étaient donc prises. J’ai pensé que la vente de carburant au détail pouvait être un bon créneau et devant ma maison, j’ai placé un bidon d’essence, acheté avec le salaire de mon mari… » Les taximen, les chauffeurs de camions si souvent en panne sèche et qui bloquent alors la circulation dans les quartiers ont ainsi été dépannés. Peu à peu, ils se sont habitués à acheter les bidons d’Elphine, qui s’approvisionnait en quantités croissantes chez le grossiste SEB : « cela évitait aux taximen et aux camions de faire le file devant les stations services et ils pouvaient poursuivre leur route… » Un peu à la fois, la jeune femme s’est initiée au commerce du pétrole, elle a signé un contrat avec SEB, puis loué un camion citerne, puis livré à domicile… Si le chemin a été long, aujourd’hui, c’est par barils qu’elle achète le pétrole alors que les tankers sont encore en mer « dans ce métier, il faut s’informer, être malin…Si un bateau citerne se trouve au large de Lomé, par exemple, et n’a pas trouvé d’acquéreur, le prix baisse et j’achète… »
Elphine voit déjà au-delà du pétrole : «puisqu’il faut lutter contre la déforestation et abandonner le charbon de bois, c’est le butane qui s’impose. Ma société vend donc des bonbonnes de gaz, du matériel de qualité, réutilisable et propre, car les gens se méfient des produits chinois…Sokam est désormais en pleine expansion… »
Encourager les filières innovantes, croire au dynamisme, à l’inventivité des Africains, miser sur les femmes, tel est exactement l objectif de Nicole Sulu, fondatrice du Forum Makutano, littéralement « là où l’Afrique se rencontre ». Dans ces assisses qui ont rassemblé plus de 500 entrepreneurs africains ayant payé leur séjour et le voyage pour débattre des opportunités de leur continent, les Occidentaux étaient rares et les Belges invisibles, mais des dirigeants africains de poids étaient présents comme l’ex présidente du Liberia Eileen Johnson Sirleaf, le président du Niger Mamadou Issoufou, l’ancien ministre du Plan du Sénégal, et l’ex président du Ghana John Dramani Mahamat. Des personnalités qui misent à fond sur le capital humain de leur continent. En marge des débats et des rencontres où les cartes de visite ont circulé par centaines, aucun stand n’était tenu par des « professionnels du développement » agences de l’ONU ou ONG. Mais par contre, ici une Congolaise venue de Genève proposait des sacs de haute couture taillés dans les chutes d‘étoffes de luxe, là on pouvait essayer des produits de beauté et de coiffure spécialement destinés aux cheveux crépus et aux peaux noires, tandis que le patron de la société Jambo, descendu du Kivu pour proposer des jus de fruits de fruits (gingembre, maracuja, bissap) se retrouvait presque en rupture de stock et qu’un jeune Rwandais féru d’informatique proposait ses techniques de photos aériennes afin d’optimiser l’agriculture.
Non seulement l’Afrique de demain promeut désormais les circuits courts et la consommation de produits locaux, mais elle se lance avec détermination dans le numérique : Kenny croit en l’avenir de la cryptomonnaie, et assure qu’à Goma, Beni, Butembo, toutes les villes de l’Est proches du Rwanda et de l’Ouganda, on ne paie plus qu’à l’aide son smartphone. « A Kin aussi je vais diffuser mes « wallets » et mes « blockchain », l’usage de la monnaie papier va reculer. » L’Afrique sauterait elle des étapes ? Probablement : il y a des années qu’au Congo tout le monde pratique le « mpesa », le transfert d’argent via le portable et perçoit son salaire par voie électronique…
Félix Tshisekedi, le cinquième président de la RDC, s’inscrit à fond dans cette modernisation, présidant la « plate forme numérique » nationale afin de numériser les administrations. Soutenant le Forum Makutano, depuis la séance d’ouverture jusqu’au débat final il s’est fait ovationner en déclarant que les services de l’Etat devaient désormais « cesser de considérer les investisseurs comme du gibier » et qu’il fallait impérativement réduire les taxes innombrables et réduire les tracasseries…
Les bureaux d’immigration de l’aéroport de N’Djili, jadis haut lieu d’ennuis et de palabres, témoignent des changements en cours: désormais, c’est en quelques minutes qu’un visa volant est validé moyennant 90 dollars ; les fonctionnaires de la DGM, (Division générale des migrations) naguère si bougeons et chicaneurs souhaitent désormais la bienvenue, les taxis à prix fixe ronronnent tranquillement tandis que sur le Boulevard des « saute mouton » en construction offriront bientôt des passerelles menant directement vers les quartiers populaires…Les « cent jours » du président n’ont pas été un simple effet d’annonce et plusieurs changements sont déjà visibles…
Mais surtout, qu’ils viennent de Bruxelles, de Paris ou de plus loin encore, les vols sur Kinshasa affichent complet : l’affluence au Forum Makutano en témoigne, c’est par dizaines de milliers que les Congolais de la diaspora rentrent au pays et d’aucuns assurent que depuis janvier on aurait enregistré un million d’entrées ! Cependant, ces retours sont rarement définitifs du premier coup et les premiers voyages sont souvent consacrés à la prospection. Mais à la différence des décennies précédentes, par exemple lors de la chute de Mobutu, ce sont moins des demandeurs d’emplois qui affluent que des Congolais de la deuxième ou de la troisième génération. Ils sont éduqués, diplômés, comme Christian, juriste et fonctionnaire fédéral en Belgique. Il a pris un congé sans solde de six mois pour préparer son retour au pays et soutient activement Vital Kamerhe, le très puissant directeur de cabinet de Tshisekedi « si j’ai quitté un emploi où je gagnais 3500 euros par mois, ce n’est pas pour faire fortune au Congo. C’est, tout simplement, parce que j’aime mon pays et que le temps est venu… »
Très nombreux dans les coulisses du nouveau pouvoir, les Congolais de la diaspora reconnaissent cependant qu’avec leurs compatriotes restés au pays, les relations ne sont pas toujours faciles « de part et d’autre, il y a des complexes, des craintes… Ceux qui sont restés au pays rappellent qu’ils ont lutté, souffert et ils comprennent mal qu’en exil, la diaspora congolaise elle aussi a du s’accrocher, se heurter à un plafond de verre… »
Les retours sont encouragés par le parcours personnel de Félix Tshisekedi : lui aussi, fils d’un opposant politique, a grandi et fondé une famille en Belgique et dans son entourage on reconnaît, ne serait ce qu’à l’accent, de nombreux « Belgicains »…
L évolution politique du Congo, où la volonté d’apaisement est manifeste, n’est pas seule à encourage ces retours. Nul n’ignore les difficultés rencontrées par les migrants en Europe tandis que la vague de violence xénophobe en Afrique du Sud suscite la réprobation générale : des manifestations ont eu lieu devant l’ambassade sud africaine, les commentaires se multiplient sur les réseaux sociaux, les autorités préparent même des plans de rapatriement. Alors que chacun dénonce l’ingratitude des Noirs sud africains, au Congo, il semble que le géant se réveille enfin et ouvre les bras…