15 septembre 2019

Histoires d’une cohabitation surprenante

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KINshasa

« Le président Tshisekedi ? il ne ferait pas de mal à une mouche, mais attention… »Vital Kamerhe, homme politique chevronné et tout puissant directeur de cabinet du 5e président de la RDC, a, depuis Mobutu jusque Joseph Kabila, une longue pratique des chefs d’Etat de son pays…Bienvenu Liyota Ndjoli, ancien ministre de l’environnement puis des PME dans l’ancienne majorité, n’en revient toujours pas et décrit le « miracle congolais »: « les deux présidents s’entendent bien et s’apprécient mutuellement. Quand çà bloque, ils s’invitent l’un chez l’autre, dînent en compagnie de leurs épouses, passent des heures à discuter en aparté, puis se font des concessions mutuelles. Lors de la composition du nouveau gouvernement, Kabila a abandonné le Ministère de l’Intérieur mais gardé la Justice… »Joseph Olenghankhoy qui dirige toujours le Comité national de suivi des accords et s’est transformé en « vieux sage » chargé de multiples médiations, souligne la modestie du nouveau président « vous en connaissez, vous, des chefs d’Etat qui accepteraient de vivre dans un simple deux pièces à la Cité de l’OUA, l’un de ces bungalows construits du temps de Mobutu pour accueillir des visiteurs étrangers… De là, si nécessaire, il prend volontiers la route de Kingakati pour aller discuter avec Kabila ». Mamweso, le directeur de cabinet de Félix Tshisekedi, venu de Bruxelles, précise que cette solution demeure provisoire : « c’est au Mont Ngaliéma que le président finira par s’installer, car depuis 1960 ce lieu est le symbole de l’Etat. »
Installée par le Forum Makutano aux côtés de Denise Nyakeru, la « première dame », Jeanine Mabunda, présidente du Sénat et proche de Joseph Kabila, rappelle son parcours et insiste «je connais le prix du pain ». Sa voisine, tout aussi à l’aise, opine du chef « moi aussi ». Si les femmes d’affaires du Forum relèvent l’élégance de l’épouse du président, elles apprécient aussi sa simplicité et son engagement dans la promotion des femmes.
A Kinshasa, où les grandes artères sont régulièrement paralysées par les embouteillages dus à la construction de « saute mouton » (une dizaine de viaducs qui devraient dégorger les principaux carrefours) tous les chauffeurs ont une histoire à raconter en fonction de leur sympathie politique : l’un raconte que Joseph Kabila, qui, conduisant lui-même sa jeep est resté bloqué pendant deux heures à la hauteur d’Utex Africa, comme le simple citoyen qu’il est redevenu, et un autre explique comment Félix Tshisekedi, s’informant des causes d’un autre blocage, a découvert que des policiers se faisaient payer pour dégager le trafic et serait alors intervenu pour les sanctionner…
Dans les salons, mais aussi dans les milieux populaires, toute la ville décrit désormais cette incroyable cohabitation entre l’ancien et le nouveau chef de l’Etat, entre le taciturne et le débonnaire… Si beaucoup se demandent quand l’un va « bouffer » l’autre, Joseph Olenghankhoy se montre optimiste : « d’accord, Joseph Kabila a gardé tous les moyens de l’Etat, mais Tshisekedi peut compter sur un autre atout, le soutien du peuple. Il le doit à son nom, certes, mais aussi à sa popularité personnelle. A chacune de ses apparitions, la foule se précipite. S’il devait être attaqué, il y aurait la guerre… »
La guerre… C’est précisément ce qu’en décembre et en janvier dernier, toutes les ambassades redoutaient, recommandant à leurs ressortissants de quitter le pays au plus vite : « si Kabila confisque la victoire il y aura soulèvement. Et si un opposant l’emporte, l’armée ne l’acceptera pas… »
Le temps passe vite et neuf mois plus tard, ces tensions semblent appartenir à la préhistoire. L’historien Isidore Ndaywel, qui fut l’un des leaders du Comité des Chrétiens laïcs et milita courageusement en faveur des élections et du respect des résultats du scrutin s’émerveille de la maturité de ses compatriotes : « le peuple congolais a remporté une triple victoire : Kabila a compris le message, il s’est effacé sans chercher à imposer son dauphin Shadary par la force. C’est un opposant, Félix Tshisekedi, qui a accédé à la présidence, aidé par le nom de son illustre père. Et surtout, le recours à la violence a été récusé, personne n’en veut… »
Répondant à ce message là, et en accord tant avec ses promesses qu’avec son caractère, Félix Tshisekedi a multiplié les gestes d’apaisement : les prisonniers politiques ont été libérés, les exilés, Moïse Katumbi et d’autres, sont revenus au pays, la radio et la télévision ont retrouvé leur liberté d’expression. « Désormais, c’est la transparence » nous promet le nouveau Ministre de l’Information Jolinot Makelele, qui a passé 33 ans en Belgique. Les pays voisins, rassurés, ont confirmé la légitimation du nouveau régime : les premiers déplacements ont mené Félix Tshisekedi à Brazzaville, Luanda, Addis Abeba où il est devenu deuxième vice président de l’Union africaine. Il s’est aussi rendu à Kigali, où le temps passé à visiter le mémorial du génocide et le texte empreint d’émotion laissé sur le registre des visiteurs ont touché l’opinion, au-delà de la politique…Est venu ensuite le temps des voyages à l’intérieur du Congo : le président, dans les zones en conflit, n’a pas seulement rencontré les généraux, il s’est aussi enquis du quotidien de la troupe et a promis des soins médicaux pour les militaires et leurs familles. A Djungu, près de la frontière du Sud Soudan, (le bout du monde vu de Kin…) il a retrouvé la prison où son père avait été détenu et la maman qui avait nourri le courageux Etienne, à Beni et Bunia Félix Tshisekedi s’est entretenu avec les populations victimes des rebelles ADF et mis de l’ordre dans l’organisation de la riposte à l’épidémie Ebola, les « locaux » accusant les équipes venues de Kin de « consommer » tous les moyens disponibles…. A Kasumbalesa, sur la frontière de la Zambie, le président a découvert les 40 postes de contrôle qui prélevaient leurs multiples taxes…
Les historiens, les politiques, ont cependant l’œil fixé sur la ligne du temps : « la prochaine échéance électorale, en 2023, c’est demain » murmurent des kabilistes qui pensent que leur chef compte les jours. Et cela même si, redevenu simple citoyen, Kabila passe désormais beaucoup de temps à s’occuper de sa réserve animalière de Kingakati, un méga Pairi Daiza où les Kinois, s’ils sont lestés de beaucoup de dollars, se rendent en famille le week end… D’autres se demandent si l’alliance avec Vital Kamerhe résistera jusqu’au bout car le tout puissant directeur de cabinet a pratiquement tenu les rênes du pouvoir durant les neuf mois écoulés. Mais il devra désormais composer avec le Premier Ministre Sylvestre Ilunga Ilunkamba. Un homme expérimenté qui, durant sept longues années, fut ministre du Plan sous Mobutu. Et d’aucuns se demandent si l’affaire des quinze millions introuvables ne serait pas une première torpille, dégoupillée pour atteindre Kamerhe, un homme qui joue aujourd’hui la modestie et l’efficacité, mais qui, d’ici 2013 pourrait lui aussi retrouver ses ambitions…En attendant, tranquille et assuré, Félix Tshisekedi trace son surprenant sillon…