18 septembre 2019

La descente aux enfers de “Docteur Jim”

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Alors qu’en Belgique, le président congolais Félix Tshisekedi plaide pour l’Etat de droit et la séparation des pouvoirs, à Kinshasa, la pression s’accentue sur l’ex- Ministre de la santé, le Docteur Oly Ilunga tandis que les services de police prennent de sérieuses libertés avec la véracité des faits.
Samedi dernier en effet, un communiqué de la police annonçait que le médecin avait été arrêté dans le Congo central alors qu’il tentait de fuir le pays en direction de Brazzaville. Durant plusieurs jours, détenu au « casier judiciaire »l’un des bureaux de la police judiciaire où se trouvent des salles pour les personnes gardées à vue. Samedi , à part ses avocats, lunga n’a pu recevoir aucune visite et il n’a été libéré que mercredi matin, mais se trouve toujours en résidence surveillée.
Ses avocats ont démenti formellement toute tentative de quitter le pays. En réalité, samedi matin, le Dr Oly Ilunga se trouvait en compagnie d’un ami lorsqu’un appel de son domestique lui apprit que la police était descendue dans l’appartement qu’il louait en face du Fleuve Congo (avec vue sur Brazzaville…)et qu’il était prié de regagner les lieux. Dès son retour, il fut arrêté et accusé de tentative de fuite.
Il ne s’agît là que de l’une des péripéties de ce qui apparaît déjà comme l’ « affaire Ilunga », la descente aux enfers d’un homme qui, très proche de la famille de l’actuel président, fut longtemps le médecin personnel d’Etienne Tshisekedi avant d’être soupçonné d’avoir détourné des fonds destinés à la lutte contre l’épidémie Ebola, ce qui a entraîné l’ouverture d’une information judiciaire.
Originaire du Kasaï et né à Lubumbashi, Oly Ilunga, un fils de militaires, qui étudia à l’UCL et à Harvard, est bien connu en Belgique où il fut longtemps directeur des Cliniques de l’Europe. Celui que l’on surnommait « Docteur Jim » était unanimement apprécié par ses collègues qui le décrivent comme un homme intègre, très croyant et qui gérait avec efficacité une grande institution hospitalière. Très bien implanté dans notre pays, époux d’une ressortissante belge, « Docteur Jim » avait cependant gardé des liens avec le Congo, et en particulier avec la famille Tshisekedi, dont il était un ami depuis 2014. date. C’est ainsi qu’à l’hôpital Sainte Elizabeth à Uccle, où il rendait des visites presque quotidiennes au vieil opposant. Le Dr Oly n’était cependant pas le médecin personnel d’Etienne Tshisekedi puisqu’il ne pratiquait plus depuis qu’il avait été nommé à une fonction de direction en 2012. Cependant, c’est un proche de la famille qui a organisé l’évacuation sanitaire d’Etienne Tshisekedi en Belgique, en août 2014 et qui a profité de sa position pour permettre au “Lider Maximo” d’avoir accès aux soins que nécéssitait son état de santé déjà très dégradé.
Mais en 2017, Oly Ilunga prit une grande décision : lorsqu’il invita ses collègues pour un drink d’adieu, il leur expliqua qu’il avait accepté le poste de Ministre de la Santé dans le gouvernement Badibanga. Il estimait qu’à 57 ans, il était temps d’être utile à son pays, mais son départ rapide surprit tout le monde.
Aux commandes de l’un des seuls départements épargné par les sanctions internationales et encore soutenu par les coopérations étrangères, « Docteur Jim » se révéla un gestionnaire efficace qui s’efforça de moderniser le ministère de la santé. Mais sur le plan politique, ayant été engagé sous la présidence très contestée de Joseph Kabila qui prolongeait son mandat, il fut considéré comme un « traître » par ses anciens amis de l’UDPS, malgré le fait qu’avant d’accepter le poste de ministre, Ilunga avait eu avec Etienne Tshisekedi un long entretien, et que finalement le vieux leader lui avait donné sa bénédiction. Lorsque se déclara l’épidémie Ebola, Oly Ilunga prit la tête de la riposte, se rendant presque chaque semaine à Beni pour mobiliser les équipes et surveiller les mesures de prévention. L’Ituri se révéla un terrain difficile, miné par les attaques des rebelles ADF, la méfiance d’une population terrorisée, tandis que les agents de terrain travaillant dans des conditions dangereuses redoutaient d’être supplantés par les équipes venues de la capitale avec des moyens importants. Le report des élections pour cause d’Ebola accentua encore le malaise général.
En juillet dernier, après une visite à Beni, en mai, du nouveau président Félix Tshisekedi, qui avait constaté que l’épidémie n’était pas endiguée et avait mesuré les résistances de la population locale, Oly Ilunga décida de jeter l’éponge et il démissionna brusquement de ses fonctions de Ministre de la Santé.
IL avait constaté que depuis février Félix Tshisekedi essayait de réintroduire le Dr Muyembe dans le dispositif de la riposte. Dans une lettre ouverte, sans précautions oratoires, il leva le voile sur les dissensions au sein de la coordination de la riposte, critiqua l’OMS qui, après l’apparition de deux cas à Goma, venait de qualifier l’épidémie d’ « urgence sanitaire mondiale » (ce qui marginalisait les autorités congolaises au profit des internationaux).
Et surtout, il révéla ce qui allait s’appeler la « guerre des vaccins », entre le vaccin produit par la société Merckx et déjà testé et un nouveau produit, mis au point par le laboratoire belge Janssens Pharmaceutica et fabriqué par la multinationale américaine Johnson et Johnson. Expliquant que ce deuxième vaccin à large spectre n’avait pas encore été testé sur des cohortes humaines, citant les critiques de scientifiques américains, Oly Ilunga s’opposait à son utilisation au Congo et dénonçait « confusion » et « cacophonie » dans la ligne de commandement de la riposte à l’épidémie. Lé décision de démissionner fut arrêtée après qu’Ilunga, qui se trouvait alors à Goma, ait appris par voix de presse que le président avait décidé de ramener la gestion de l’épidémie sous sa supervision, s’appuyant sur des décrets antidatés du Premier ministre sortant.
C’est alors que le président Tshisekedi décida de placer à la tête de la coordination de la riposte un vétéran de la lutte contre Ebola, le Docteur Jean-Jacques Muyembe, qui avait découvert le virus en 19976 avec le Belge Peter Piot et qui approuvait l’utilisation du deuxième vaccin.
Trois mois plus tard, Ebola continue à tuer tandis que les ennuis du Docteur Ilunga se sont aggravés : il est aujourd’hui accusé d’avoir détourné des fonds publics destinés à la lutte contre Ebola, et en particulier 4,3 millions de dollars Ses avocats assurent que lors de la démission du médecin, tous les documents étaient parfaitement en ordre et que toutes les pièces comptables ont été fournies dès le mois d’août au ministère des Finances. En outre, 1,9 millions de dollars ont été décaissés pour la lutte contre Ebola alors qu’Ilunga n’était même plus aux affaires !
Dans la foulée des accusations contre l’ancien ministre, toute son équipe a fait l’objet de convocations et d’auditions, et le conseiller financier est toujours placé en détention préventive…
Si, avec beaucoup de cahots et de contradictions, l’affaire suit son cours judiciaire d’autres raisons à la disgrâce d’Ilunga sont avancées en coulisse : la famille Tshisekedi tiendrait la clinique Sainte Elizabeth pour responsable du décès du patriarche (un homme de plus de 80 ans qui était revenu en Belgique en janvier 2018 épuisé par d’interminables négociations politiques) et qui aurait été victime d’une phlébite tandis que l’UDPS considère l’ancien ministre de la santé comme un « traître », puisqu‘il avait accepté un poste sous Kabila, dans un gouvernement considéré comme illégitime.
Même si, à la veille de son retour au pays, « Docteur Jim » avait renoncé à sa nationalité belge et qu’il n’est plus, officiellement, qu’un simple citoyen congolais, ses tribulations judiciaires -il est en détention préventive depuis plus de deux semaines, n’a jamais été déféré au Parquet et aucune charge n’a été orésentée contre lui- sont suivies de près à Bruxelles car elles représentent aussi un baromètre de cet Etat de droit promis par le nouveau président…