25 septembre 2019

La Corée du Sud offre un nouveau musée au Congo

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C’est dans le « quartier noble » de Kinshasa, celui de l’Assemblée nationale, de l’Institut national des Beaux Arts, qu’a été installé le nouveau Musée national du Congo, dont l’ouverture officielle est prévue en novembre prochain. Maître d’œuvre du projet, la coopération sud coréenne « Koika » a bien fait les choses : un vaste bâtiment immaculé posé en retrait du Boulevard et dominé par des tourelles de brique, très décoratives, des salles dotées d’un mobilier sobre, des vitrines modernes et bien éclairées…
Qui a dit que le Congo avait été dépossédé de tout son patrimoine, qu’il ne restait plus rien, à part quelques masques et statuettes rongés par les insectes et prenant la poussière dans le musée situé sur le Mont Ngaliéma, créé du temps de Mobutu sous la houlette du colonel Powis ? Penser cela, c’est faire fi de l’extraordinaire créativité des Congolais, de la diversité des ethnies , de la profusion des objets symboliques…Il suffit de déambuler dans les allées du nouveau musée pour être confronté à toutes les formes d’expression de la population congolaise, et admirer, dans d’aussi bonnes conditions qu’à Tervuren, les masques Tchokwe, les velours du Kasaï, les appuie tête de bois sculpté, les couvercles de bois exprimant des proverbes, les cannes de chef, les croisettes de cuivre du Katanga…Sans oublier la multitude d’objets liés à l’alimentation, les bols, les racloirs, les assiettes de bois…
« Tout est là, nous avons tout » nous explique Henri Bundjoko, directeur des recherches au Musée national, « ce qui nous manque, même dans ce nouveau musée, c’est la place pour exposer tous nos trésors : 427 objets sont présentés ici, sur un total de 12.000 dont nous disposons et dans le seul musée du Mont Ngaliéma dorment 45.000 pièces…Certaines d’entre elles nous avaient été cédées par Tervuren, mais la plupart ont été ramenées de l’intérieur du pays à l’occasion de plusieurs opérations de collecte… »
Institution de statut « national »,le nouveau musée de Kinshasa entend présenter des œuvres illustrant toute la diversité du Congo. Par contre, les musées qui seront créés dans les 26 capitales régionales, ou qui sont déjà ouverts, devraient montrer les œuvres issues de chacune des provinces : « nous voulons décentraliser » explique Henri Bundjoko « des musées provinciaux existent déjà à Lubumbashi, Mbandaka, Kikwit, Goma, Bukavu, Butembo, Kananga… »
Lorsqu’il évoque la richesse et la diversité culturelle de son pays, le directeur du Musée est intarissable : «alors que le Congo compte 450 peuples différents, seulement 66 d’entre eux sont représentés par les pièces exposées ici…Or toutes nos ethnies, aussi petites soient elles, ont exprimé leurs croyances, laissé parler leur imaginaire, créé des objets usuels en fonction de leurs besoins…Dans l’immédiat, nous n’avons pas l’intention de demander au Musée de Tervuren de nous ramener des pièces, car il nous faut d’abord gérer ce que nous possédons…De toutes manières, nous sommes en contact avec Tervuren depuis 2009, et nous travaillons en bonne collaboration…Mais à l’avenir, peut-être tenterons nous, ensemble, de compléter nos collections en demandant aux Belges de nous restituer des pièces manquantes, issues de groupes ethniques plus petits, moins connus, afin que l’ensemble des populations congolaises soit ici représenté…Des pièces importantes qui ont quitté le pays après 1960 pourraient nous être restituées car elles n’appartiennent pas à l’ héritage colonial… »
Dans l’interview accordée au Soir, le président Tshisekedi a confirmé (à l’inverse des propos tenus par son prédécesseur Joseph Kabila) que, dans l’immédiat, il n’avait pas l’intention de demander la restitution des œuvres se trouvant à Tervuren : « ce n’est pas nécessaire, nous devons d’abord gérer ce que nous possédons. Mais à terme, des échanges, des expositions itinérantes seraient envisageables.. »
Déambulant de salle en salle, le visiteur est frappé les qualités didactiques de la scénographie du musée : chaque pièce est exposée dans son contexte, le lieu de la création est mentionné tout autant que l‘histoire de l’objet, qui est donc « accompagné »par le peuple dont il est issu…
Pour Henri Bundjoko, les deux musées, Kinshasa et Tervuren) différent dans leur philosophie elle-même : «En Europe, la conception même des musées coloniaux était idéologique. Les descriptions des pièces étaient d’ordre physique, mais pas « théologique ». Il s’agissait, au départ, de défendre une politique, celle de la conquête coloniale, une vision du monde, celle de l’Europe…Nous, nous avons une autre approche : en Afrique, on ne crée pas « gratuitement », pour le seul plaisir de produire une « œuvre »… On crée pour légitimer un pouvoir, pour commémorer un ancêtre, pour marquer un rite de circoncision… Chaque objet a une portée symbolique, il est aussi le véhicule de nos valeurs morales. Ce qui signifie que, pour le comprendre, il faut recourir à la littérature, à la tradition orale, aux proverbes, à l’histoire, à la culture au sens large… Ces objets que les Européens appellent « fétiches » ont une histoire profonde. Nous devons la retrouver, la réécrire… Notre objectif, c’ est de faire comprendre au visiteur le contexte de la création des objets. Notre approche est donc très différente de celle des musées européens.
Ce travail là, cette mise en perspective de l’objet, seuls des Congolais peuvent le faire, dans leur propre musée. Lorsque les Européens qualifient certaines de nos pièces de « fétiches » nous, nous avons une autre histoire à raconter. De plus, alors que souvent les Européens ne s’intéressent qu’aux pièces apparues après les grandes découvertes, au 15eme siècle, nous, nous remontons bien plus haut : à Kalina, on a retrouvé des objets qui datent de la préhistoire, des débuts de l’homo sapiens, tandis que le bâton d’Ishango est l’un des premiers témoignages du calcul mathématique… Au Katanga, les croisettes signalent l’apparition de la métallurgie.. »
Dans le musée de Kinshasa, les pièces ne s’accumulent pas, ne s’annulent pas les unes les autres dans la profusion, voire l’empilement. Elles se détachent clairement sur un fond lumineux, elles respirent dans toute leur beauté. Leur histoire ou les légendes qui les accompagnent donnent le temps de comprendre sinon de rêver…
Henri Bundjoko insiste sur la bonne coopération avec les Sud Coréens : « nos chercheurs ont été associés, depuis le début, à la création du musée, nous avons travaillé avec le groupe PMC, tous appuyés par la coopération sud coréenne…Ce musée est le reflet de notre histoire : au début, lorsqu’il s’agissait d’élaborer les plans du bâtiment, nous avons consulté des photos d’archives et on peut dire, au final, que l’architecture du musée est à la fois congolaise et coréenne ! »
Familier des musées d’Europe, l’historien Isidore Ndaywel se souvient de sa première visite : « en découvrant ce lieu simple et beau, j’étais ému aux larmes, car ce musée va permettre à notre jeunesse de renouer avec son passé. Auparavant, les masques, les figurines étaient vus par les jeunes comme des « objets magiques », issus de la « sorcellerie », ils en ignoraient presque tout…Désormais les jeunes vont mieux appréhender leur histoire, en être fiers. Il faut que toutes les écoles du Congo puissent venir visiter ce musée, il est aussi un lieu d’apprentissage de la citoyenneté… »