16 octobre 2019

Abyi Ahmed, soldat de la paix à 19 ans et Prix Nobel

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C’était le 6 avril dernier à Kigali. Vingt cinq ans déjà qu’avait commencé le génocide des Tutsis. Témoins et survivants d’alors retenaient leur émotion, des généraux bardés de médailles et déjà à la retraite se souvenaient, les discours se succédaient, celui de Charles Michel, le Premier Ministre belge étant l’un des plus applaudis. Soudain un frémissement parcourut l’assistance lorsqu’à la tribune un homme jeune, au visage résolu, s’empara du micro. « Lorsque je découvris votre pays, j’avais 19 ans ; je faisais partie d’un bataillon de Casques bleus éthiopiens déployé du côté de la frontière congolaise, dans le cadre de la Minuar II ( la force des Nations unies renvoyée au Rwanda après un retrait initial). J’ai découvert, de mes yeux, ce qu’était le génocide, et je pris alors la résolution de toujours me battre pour la paix. C’est ce que je suis venu vous dire, « plus jamais cela ».
C’est une ovation debout qui salua de tels propos et durant longtemps, les Rwandais, bouleversés, allaient commenter ces paroles tout droit sorties du cœur d’un homme qui avait été l’un des témoins directs de la tragédie. Particulièrement appréciée était la détermination de Abyi Ahmed à ramener, sur tous les fronts, la paix en terre africaine.
Quelques semaines plus tôt, c’est à Asmara, la capitale de l’Erythrée, que nous avions croisé le jeune premier Ministre éthiopien. Dans l’hôtel, son passage avait été salué par les acclamations du personnel et des clients et en ville, lorsqu’il était apparu aux côtés du président IssaiasAfeworki et que les deux hommes s’étaient étreints avec chaleur, la foule avait crié de joie.
C’est que, un an plus tôt, à peine arrivé au pouvoir, le nouveau Premier Ministre éthiopien ne s’était pas seulement contenté de lever d’état d’urgence, de libérer les prisonniers politiques, de supprimer la censure, il avait pris l’initiative de nouer contact avec l’Erythrée afin de tenter de mettre fin au conflit frontalier qui opposait les deux pays. Une guerre de tranchées qui avait fait plus de 300.000 morts et incité l’Erythrée à instaurer un service militaire illimité, provoquant ainsi un véritable exode de sa jeunesse…Dès juillet 2018, la réconciliation avait été menée tambour battant : les postes frontière avaient été rouverts, les liaisons aériennes entre les deux capitales étaient devenues quotidiennes et, pour sceller la réconciliation, l’Ethiopie, privée d’accès à la mer et obligée de recourir aux ports de Mombasa (Kénya) ou de Dar es Salaam (Tanzanie) avait été autorisée à utiliser les ports érythréens d’Assab et de Massawa sur la mer Rouge. Même si la concrétisation de ces accords s’est fait attendre, Abyi Ahmed est désormais considéré comme un ami par les Erythréens et, à Asmara, il multiplie les visites et les initiatives de paix, le président Afeworki le recevant fréquemment dans sa maison de campagne d’où il surveille personnellement la construction d’un barrage.
C’est là de là que les deux hommes ont préparé plusieurs déplacements dans la région, se rendant ensemble dans un Sud Soudan ravagé par la guerre civile, proposant leur médiation en Somalie et aussi au Yemen, sur l’autre rive de la mer Rouge…
D’origine oromo, le plus important des groupes ethniques d’Ethiopie, longtemps méprisé par les Amharas des hautes terres, Abyi Ahmed apparaît comme un homme à la fois modeste et habile, aussi désireux de prendre des initiatives de paix dans la Corne de l’Afrique que d’éviter l’implosion de son propre pays, l’immense et multiple Ethiopie où le « nationalisme ethnique » professé par l’ancien parti au pouvoir, le Front populaire pour la libération du Tigré avait suscité la fronde croissante des autres nationalités et provoqué le déplacement de plus de trois millions de personnes.