27 octobre 2019

Congo: l’enseignement primaire sera gratuit, mais comment le payer?

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Lors de son passage à Bukavu, le président Félix Tshisekedi a pu mesurer l’impact de la décision de rendre gratuit l’enseignement primaire : lors de la rentrée de septembre, des parents d’élèves avaient refusé de payer, même partiellement, les frais scolaires qui leur étaient réclamés, surtout par les écoles catholiques et manifesté avec bruit leur opposition.
Soulignant que le droit à l’éducation figure dans la Constitution, les autorités ont tenu bon, même si cette gratuité représente un saut dans l’inconnu : le financement de l’enseignement primaire par l’Etat devrait absorber 20% d’un budget porté à sept milliards de dollars par an, (contre 5 milliards auparavant). Alors qu’auparavant, la RDC n’accordait que 500 millions de dollars par an à l’ensemble du secteur de l’éducation, le gouvernement devra, chaque mois, affecter 26 millions de dollars au paiement des salaires des enseignants du primaire. Ces derniers, quant à eux, devront aussi faire face à une affluence record dans tous les établissements d’enseignement tant la mesure est populaire.
Il faut rappeler que c’est à la moitié des années 80 que le Zaïre du président Mobutu, inaugurant les politiques dites d’ajustement structurel ou d’austérité, fut obligé de mettre fin à la gratuité de l’enseignement. Depuis près de quatre décennies, les parents sont obligés de s’acquitter d’une partie du salaire des enseignants et des frais d’entretien des écoles et chaque rentrée scolaire représente un cauchemar pour les parents obligés de payer, pour chaque enfant, des sommes oscillant entre 300 et 900 dollars par an.
Si, au moment de la rentrée, les enfants se présentent les poches vides, ils sont impitoyablement chassés par les directions d’école et, au sein des familles, les parents se voient souvent obligés de choisir lequel des enfants pourra étudier et leur choix défavorise généralement les filles…
En outre, c’est le retrait des coopérations étrangères suivant la rupture entre le président Mobutu et la Belgique, qui ouvrit la voie à une sorte de privatisation de l’enseignement au début des années 90. Cohabitent ainsi des écoles publiques, officielles, des écoles privées ouvertes par de simples particuliers et, majoritaires, des écoles dites conventionnées, souvent d’inspiration catholique ou protestante.
Dans tous les réseaux, les enseignants, encadrés par leur syndicat, n‘hésitent pas à mener des grèves pour défendre leurs droits et aujourd’hui encore ils redoutent que la fin de la contribution des parents porte atteinte à leur revenu.
Arsène Lumpali, l’un des dirigeants de la Commission Justice et Paix à Bukavu, de passage à Bruxelles, décrit l’ampleur du problème : « les seuls enseignants à percevoir le salaire prévu par les barèmes de l’Etat sont ceux qui sont « mécanisés » : connus, dûment répertoriés comme agents de l’Etat ils gagnent, en principe, un salaire qui va de 250 à 300 dollars par mois. Dans les écoles de village, ce salaire ne dépasse pas les 100 dollars. C’est ce revenu régulier, considéré comme insuffisant, que les parents étaient invités à compléter. A ces enseignants enregistrés s’ajoutent les « non mécanisés » : ne figurant pas sur les listes officielles, ils sont cependant indispensables pour faire face à la surpopulation scolaire et les parents sont les seuls à les rémunérer…A l’avenir, il faudra que ces enseignants surnuméraires soient régularisés… »
Danny Singoma, qui préside à Kinshasa la Maison de la Laïcité et soutient, via l’ONG Laïcité et Humanisme, bon nombre d’écoles officielles, souligne à quel point, dans la capitale comme ailleurs les écoles sont en crise, y compris dans l’enseignement dit conventionné : « elles vendent leurs terrains, y compris les cours de récréation, à des entreprises immobilières, autorisent des commerces à s’installer à front de rue…Pour l’enseignement conventionné, généralement plus cher, l’instauration de la gratuité représentera un sérieux manque à gagner puisque les parents payaient jusque 500 dollars par enfant, dans des classes de 40 enfants ! »
Malgré les nombreuses grèves, la société civile soutient la décision du gouvernement et Danny Singoma précise que « la Coalition nationale de l’enseignement pour tous » (CONEP) une structure qui rassemble plus de 60 organisations, a lancé le mot d’ordre « on ne recule pas.. »
Assistant à Rome à la cérémonie de cardinalat de Mgr Fridolin Ambongo, le président Tshisekedi a réussi à réduire les tensions avec l’Eglise catholique. « De toutes façons » relève Arsène Lumpali « les autorités devront composer, puisque dans une ville comme Bukavu, par exemple, les écoles catholiques et protestantes représentent 80% de l’offre scolaire…. « Le représentant de Justice et Paix se demande tout de même « si l’Etat n’aurait pas du y aller progressivement, par paliers. » Tout en reconnaissant que « le nouveau pouvoir avait envie de frapper un grand coup sur le plan social… »
Danny Singoma se montre lui aussi optimiste : « la mesure a suscité un tel engouement que les bailleurs vont nous aider… La Banque mondiale aurait déjà promis une aide d’un milliard de dollars…»..
C’est qu’ il y a urgence : relevant qu’à l’Est le principal problème demeure la persistance des groupes rebelles, Arsène Lumpali relève que « tout est lié, car les enfants privés de scolarité risquent de devenir de nouvelles recrues pour les groupes armés… »