14 novembre 2019

La chaire Mukwege, créée à Liège, examinera le viol sous tous ses aspects

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Face au viol, qu’il soit utilisé comme arme de guerre ou qu’il résulte de l’effondrement des barrières morales, la riposte s’organise. Dans son hôpital de Panzi au Sud Kivu, le Docteur Mukwege, confronté depuis des années à la violence physique, à ses conséquences psychologiques, à la stigmatisation des victimes souvent rejetées par leur famille, à leur détresse matérielle et à l’impunité des coupables a tenté, progressivement, de répondre aux besoins multiples suscités par le fléau.
C’est ainsi qu’au-delà des soins médicaux et de la reconstruction physique des femmes détruites, l’hôpital de Panzi met désormais à la disposition des victimes une cellule de conseil juridique et un centre de réhabilitation, la maison Dorcas ou la Cité de la Joie. Là, les femmes acquièrent des compétences professionnelles qui leur permettent de contracter un petit crédit afin de se lancer dans une activité rémunératrice et de retrouver leur autonomie.
Depuis plus de quinze ans, cette approche qualifiée de holistique, qui prend en compte les victimes dans tous les aspects de la reconstruction de leur vie s’est mise en place au fil des évènements et des besoins. Panzi, dont le Docteur Mukwege est le médecin-chef, est devenu bien plus qu’un simple hôpital, c’est désormais un lieu où on soigne les corps mutilés et les âmes blessées, où les femmes viennent chercher refuge, soins et réconfort. Véronique de Keyser, ancienne députée européenne, professeur émérite à l’Université de Liège et psychologue de formation, a voulu aller plus loin encore. S’interrogeant sur l’avenir des enfants nés du viol, des gosses qui sont issus de la violence et n’ont rien connu d’autre, elle a créé une asbl, « les enfants de Panzi et d’ailleurs » qui tente d’aborder une autre des conséquences des violences sexuelles : le destin brisé d’enfants souvent rejetés par le milieu villageois, où on les appelle « les enfants du serpent », des gosses qui n’ont pas les moyens de fréquenter l’école, d’apprendre un métier et pour qui le retour à la guerre est souvent la seule perspective.
On le constate : dans cette région où la violence sexuelle n’avait jamais été systématique, son apparition pose des problèmes inédits, multidimensionnels ; elle représente un défi pour de nombreux professionnels dans le domaine de la santé physique et mentale, du droit, de l’économie domestique. Or jusqu’à présent, pris par l’urgence, la plupart des spécialistes en ces diverses matières avaient paré au plus pressé et travaillé en ordre dispersé.
Désormais, les échanges entre les professionnels de plusieurs disciplines seront organisés de manière systématique, des échanges seront prévus, des synthèses seront publiées : tel sera le « cahier des charges » de la « chaire Mukwege » qui a été inaugurée à Liége en présence de la reine Mathilde et du Prix Nobel de la paix 2018.
Cette chaire multidimensionnelle, d’un genre nouveau, a été lancée à l’ initiative de Véronique de Keyser mais elle sera portée au quotidien par le professeur Adelaïde Blavier, attachée au centre d’expertise en psychotraumatismes et psychologie légale à l’ Université de Liège et collaborant avec le CHU de Liège. Réunissant des scientifiques de diverses disciplines elle travaillera aussi en étroite collaboration avec les psychologues et autres professionnels travaillant sur le terrain, dans l’enceinte de l’hôpital de Panzi ou ailleurs dans l’ Est du Congo.
Cette initiative permettra de développer des recherches interdisciplinaires dans le domaine des violences sexuelles et de mettre au point, de manière scientifique, des méthodes de travail qui jusqu’à présent avaient été inspirées par le pragmatisme, par la nécessité d’apporter des réponses immédiates à la multiplication des drames individuels. Les enseignements de cette chaire dépasseront d’ailleurs le cas de la RDC : au Kosovo, en Irak auprès des femmes yezidies, le docteur Mukwege a découvert de nombreuses similitudes dans le processus de destruction autant que dans les conséquences des viols systématiques. Mais après avoir fait plusieurs fois le tour du monde et approfondi sa connaissance du problème, le Prix Nobel a répété son intime conviction devant son auditoire liégeois : qu’il s’agisse des Balkans ou du Kivu, la principale blessure des femmes victimes de viol, c’est le silence qui leur est imposé, c’est l’impunité dont bénéficient leurs bourreaux. Et, avant l’assistance matérielle, leur première exigence, c’est la justice. Ancienne magistrate à la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg, Françoise Tulkens devait rappeler que le corollaire de la justice, c’est aussi la réparation et qu’à cet égard, le colloque de Liège et les futurs travaux de la Chaire Mukwege pourraient représenter un tournant…