25 novembre 2019

Face aux morts la colère s’empare de Beni

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Mairie incendiée par des manifestants, base de l’ONU évacuée en urgence par des hélicoptères après que des manifestants aient tenté de pénétrer de force dans l’enceinte des Casques bleus où des armes sont entreposées, véhicules incendiés et matériel emporté : la situation est explosive à Beni et la colère populaire est surtout dirigée contre la force des Nations unies qui se voit reprocher son inaction. A Goma aussi, des manifestations ont visé les bâtiments de la mission onusienne et le départ de la Monusco a été réclamé.
Cette colère résulte de l’exaspération croissante d’une population qui voit s’alourdir le chiffre des victimes : plus de 75 civils ont été sauvagement massacrés depuis le début de la grande offensive menée par les forces armées congolaises contre des rebelles que l’on présente toujours comme des ADF Nalu (Allied defense forces), des groupes d’origine ougandaise liés aux shebabs du Kenya et de Somalie et d’idéologie jihadiste. Lors de son passage à Beni le président Tshisekedi avait promis d’en finir avec les violences et l’armée avait lancé une grande offensive contre les « terroristes islamistes » avec le soutien de la Brigade d’action rapide formée à Kindu par les Belges et dirigée par le général Evariste Somo. L’idée d’une opération menée conjointement avec les armées des pays voisins (Rwanda et Ouganda) ayant provoqué un tollé général, les FARDC sont entrées seules en action, sans même solliciter l’appui de la Monusco, ce qui a permis à cette dernière de justifier la non application de la résolution de mars 2013 lui permettant de mener des offensives ciblées et robustes en marge des actions des FARC afin de protéger les populations civiles. A l’issue d’une réunion à Kinshasa, des opérations conjointes ont finalement été décidées. En réalité, la méfiance est maximale entre tous les protagonistes de la tragédie de Beni : les forces onusiennes ne sont pas considérées comme fiables et d’aucuns les accusent même de fournir des armes et de la nourriture aux rebelles musulmans ;
au sein de l’armée gouvernementale on retrouve des officiers fiables et compétents mais aussi des haut gradés issus des diverses rébellions, qu’il s’agisse du CNDP de Bosco Ntaganda ou du M23, deux mouvements qui étaient soutenus par le Rwanda et les noms d’officiers demeurés fidèles à l’ex président Kabila et ciblés par des sanctions internationales sont fréquemment cités. A cela s’ajoutent les soupçons qui pèsent sur des politiciens locaux et des notables écartés par Tshisekedi et qui agissent par le biais de mouvements Mai Mai en phase avec une population révoltée et méfiante.
L’échec d’une « pacification » de Beni voulue par un Félix Tshisekedi qui n’a peut-être pas mesuré tous les paramètres d’une situation complexe pourrait convenir aux nostalgiques de Joseph Kabila, mais aussi être présentée comme une tentative de déstabilisation du nouveau chef de l’Etat. Ajoutons aussi que sur ce cocktail explosif flotte une forte odeur de pétrole, des gisements ayant été découverts dans le Graben et dans la rivière Semliki et que des concessions auraient été accordées à Total.
Dans l’immédiat, des observateurs locaux interprètent les récents massacres de civils comme une tactique appliquée par les ADF Nalu, dont les bases opérationnelles sont attaquées par l’armée et qui réagissent comme des guèpes soudain dispersées. De son côté le Prix Nobel de la paix, le Docteur Mukwege, a lancé un appel au soutien militaire de l’Union européenne et de la France, comparable à l’opération Artemis qui avait été déployée dans l’Ituri.
L’un des effets de la méfiance généralisée et du regain de violence est le temps d’arrêt imposé à la lutte contre l’épidémie Ebola…