7 décembre 2019

L’Est du Congo, nouvelle cible du combat djihadiste?

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De Beni, dans le Grand Nord du Kivu jusque Uvira sur les rives du lac Tanganyika, l’Est de la république démocratique du Congo représente-t-il un nouveau front de la progression de l’Islam en Afrique et, de manière plus inquiétante, une nouvelle base d’opérations et de sanctuaires pour des mouvements appartenant à la nébuleuse djihadiste, déjà présente sur les côtes de l’Océan Indien, du Mozambique jusqu’à la Somalie et au Kenya ?
Dans la région de Beni, les massacres de civils qui ont déjà fait plus de cent morts représentent une manière de décourager l’offensive conjointe, Sokola 2, menée par les Forces armées congolaises et la Monusco. Dans des circonstances très difficiles, les forces loyalistes semblent cependant gagner du terrain et, selon un communiqué des FARDC, plusieurs bastions tenus par les ADF Nalu ont été récupérés et quatre généraux sur six auraient été neutralisés. Ces avancées militaires sont à mettre en parallèle avec d’autres succès enregistrés au Nord Kivu, dans la région de Kalehe, contre des miliciens hutus FDLR ou Nyatura.
Face à une armée désireuse d’en finir, la stratégie des groupes rebelles est asymétrique : multipliant les décapitations publiques et les enlèvements, ils tentent de « retourner » les civils contre l’armée régulière, faisant la démonstration des faiblesses des Casques bleus et dénonçant les compromissions de certains militaires dans des trafics divers. Les images venant de Beni sont insoutenables: civils décapités, personnes soupçonnées de renseigner l’armée enlevées et torturées, c’st une véritable stratégie de la terreur qui se développe, à tel point que d’aucuns se demandent où se trouvent les “cerveaux” qui conçoivent et mettent en oeuvre d’aussi terribles dissuations. Les enjeux sont de taille : il y va non seulement de la crédibilité du président Tshisekedi, de la réputation d’une armée encore considérée comme très proche de l’ancien président Kabila et qui a mis en ligne à Beni des généraux très contestés comme le général Numbi, inspecteur général des armées, mais aussi de la volonté de donner un coup d’arrêt à l’implantation dans la région d’un Islam radical, perspective qui inquiète de plus en plus les Etats Unis.
L’offensive est d’autant plus difficile que les ADF (Alliance des forces démocratiques) d’origine ougandaise sont implantés dans le Nord du Congo depuis un quart de siècle tandis que leurs alliés les NALU, (National army for the liberation of Uganda) sont alliés et parents des Nande, un groupe ethnique congolais pratiquant un intense commerce transfrontalier avec l’Ouganda. Depuis deux décennies, ces groupes d’origine ougandaise se sont donc mélangés aux populations locales congolaises ; des liens matrimoniaux ont été noués ainsi que des relations commerciales, entre autres dans le trafic de l’or vers l’Ouganda. Ce n’est pas par hasard si l’an dernier le président ougandais Museveni a inauguré la plus grande raffinerie d’or d’Afrique, appartenant à une famille originaire d’Anvers. De nombreux taxis et moto taxis opérant dans la région de Beni entretiennent des relations avec les ADF et les informent des mouvements militaires.
Il y a plus d’un quart de siècle que des hommes armés, issus des diverses guerres de la région (descendants des troupes d’Idi Amin Dada en Ouganda, déserteurs soudanais, anciens miliciens rwandais et recrues locales) désormais unis par la religion musulmane ont trouvé dans le « Grand Nord » du Kivu un terrain favorable, sinon inexpugnable : les flancs du Ruwenzori sur la frontière avec l’Ouganda, la zone nord du parc national des Virunga. Par ailleurs, si les premières mosquées dans la région ont été financées par le colonel Kaddhafi dans les années 90 à la suite d’un voyage flamboyant qui indisposa beaucoup le président Mobutu, par la suite, la prospérité économique des musulmans du Kivu leur a donné les moyens de multiplier les lieux de culte et de nouer des liens culturels et commerciaux entre autres avec le Pakistan et la secte des Tabligh. Cette dernière est imprégnée par une idéologie islamiste et a pour particularité d’opérer par petites cellules discrètes et disciplinées.
Même si la majorité des musulmans au Congo se montrent indifférents à la politique, les jeunes sont aisément séduits par des bourses d’études, des propositions d’emploi et de voyages vers le Soudan, le Kenya et même la Grande Bretagne où se trouvent des dirigeants des ADF Nalu. Quant à la Communauté islamique du Congo (COMICO) implantée dans le pays de longue date, elle semble débordée par les nouveaux venus…
L’installation de la Monusco en RDC a accéléré l’islamisation de l’Est du pays : les contingents pakistanais de la Monusco ont financé la construction de dizaines de mosquées tandis que le personnel civil de la mission onusienne, en particulier lorsqu’il était chargé du désarmement et de la démobilisation (DDDR) et de confession musulmane, fermait les yeux. Nicaise Kibel’Bel Oka, journaliste à Beni pour le journal les Coulisses et auteur de « l’avènement du jihad en RD Congo »(éditions Scribe)soutient que les rebelles islamistes, au fil du temps, auraient réussi à infiltrer la Monusco elle-même! Ce qui expliquerait les manifestations de défiance et d’hostilité à l’encontre de la mission onusienne. Disposant de ressources financières importantes, tirées entre autres de l’exploitation de l’or dans la rivière Semliki et du bois dans le parc des Virunga, les ADF Nalu, vers 2010, se sont rapprochés de la nébuleuse djihadiste, entre autres grâce aux transactions bancaires basés sur la confiance (l’hawala) et ils auraient noué des contacts avec les « shebabs » de Somalie et du Kénya.
Au Mozambique, des jeunes gens arrêtés lors de récents affrontements dans le Nord du pays ont reconnu qu’ils avaient été formés dans l’Est du Congo et ils citaient le nom quasi mythique d’un camp d’entraînement, « Médina », qui ne se situait pas en Arabie saoudite mais… dans le parc des Virunga !
Quoique de manière moins violente, le Sud Kivu est lui aussi concerné : les mosquées se multiplient à Fizi et Uvira tandis que des groupes armés, rwandais et burundais, sont soupçonnés de collaborer avec les ADF ou avec des groupes venus de Tanzanie…Il faut noter aussi que les groupes d’auto défense Mai Mai ne simplifient pas la tâche de l’armée : censés défendre les populations de leur communauté, ils entretiennent aussi des liens avec les politiciens locaux, déçus ou en mal de positionnement, qui utilisent la violence comme “ascenseur” et téléguident certaines manifestations d’hostilité à l’encontre de la Monusco…