16 décembre 2019

Au Sahel, où s’essoufflent les armées, le Maroc déploie son “soft power” et ses imams

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Engagée au Mali avec l’Opération Barkhane décidée par François Hollande, la France peut –elle remporter la bataille, de plus en plus coûteuse, livrée aux groupes jihadistes qui viennent, au Niger, d’entraîner la mort de 70 soldats de l’armée régulière en attaquant leur caserne ? Et peut-elle réellement compter sur le soutien des membres du G5 Sahel, (Tchad, Mauritanie, Niger, Mali, Burkina Faso) qui tentent d’unir leurs forces ?
Cette question a occupé une partie des travaux de la Conférence Atlantic Dialogues organisée du 12 au 14 décembre à Marrakech par le Policy Center for the new South, un think thank marocain qui organise des dialogues de haut niveau entre l’Europe, les Etats Unis et le « Global South », des pays qui partagent l’ « espace atlantique » depuis l’Espagne et le Portugal jusqu’à l’Argentine en passant par l’Afrique.
Rida Lyammouri, l’un des chercheurs présents à la rencontre et également affilié au Clingendael Institut, un autre think thank, souligne que, pour le Maroc aussi, cette progression du terrorisme dans les pays du Sahel représente un sujet de préoccupation majeur, d’autant plus que, visant aujourd’hui le nord ouest du Burkina Faso, les groupes armés tentent de gagner le Golfe de Guinée où ils pourraient établir la jonction avec les réseaux de trafiquants de cocaïne venus d’Amérique centrale et visant le marché européen.
“Le phénomène n’est pas neuf”, souligne le chercheur “et au début il a été sous estimé. Tout a commencé au début des années 2000 lorsque les forces de sécurité algériennes ont intensifié leur pression sur le GSPC et Aqmi. Poussés vers le sud, des groupes armés ont commencé à déstabiliser le nord du Niger et du Mali, multipliant les kidnappings d’étrangers en échange de rançons et les autorités locales ont été trop faibles pour pouvoir enrayer le mouvement. »
Bram Posthumus, l’un des rares correspondants de presse encore présent à Bamako (Deutsche Welle, Africa Confidential) et qui prépare un livre sur le Mali, met en cause la politique de décentralisation menée dans ces pays à la faveur du changement démocratique : « déjà très faible dans les régions sahéliennes du Nord, l’Etat, à la faveur de la décentralisation, s’est appuyé sur les chefs traditionnels, les élites locales. Mais sans leur donner les moyens matériels d’assurer leur autorité et d’améliorer le sort des simples citoyens. Démunis, contestés, les chefs locaux ont alors trouvé d’autres moyens pour asseoir leur autorité, dont les extorsions de fonds, et des ONG occidentales ont été visées… »
Les deux chercheurs constatent que « les autorités traditionnelles ayant perdu leur autorité et leur prestige, elles sont devenues incapables de relayer l’autorité de l’Etat et d’enrayer la progression des groupes jihadistes ». Il y a des décennies que les autorités maliennes avaient échoué à réconcilier le Nord et le Sud du pays ce qui avait mené en 2012 à une enième rébellion des Touaregs, que les groupes jihadistes ont mise à profit. L’implosion de la Libye et la disparition du colonel Kadhafi ont également contribué à la déstabilisation du Sahel, mais ce n’est pas la seule cause. »
Pour le Maroc, relèvent les chercheurs, « de tels développements sont préoccupants car ces groupes ignorent les frontières et n’hésitent pas à déstabiliser toute la région, et au Nord, ils menacent aussi la Mauritanie et le Maroc. C’est pourquoi le royaume chérifien a décidé de réagir de manière proactive, utilisant son « soft power », son pouvoir d’influence, une diplomatie depuis longtemps active en Afrique noire depuis le temps où il s’agissait de contrer l’Algérie et de tenter de bloquer la reconnaissance de la république sahraouie démocratique (RASD). « Sans engager de troupes mais fournissant un soutien humanitaire”, explique Lyammouri, « le Maroc a travaillé au Mali avec les imams locaux. Il les a invités sur son sol afin de leur donner des moyens et une formation, afin que, dans leurs prêches, ils puissent contrer le « narratif violent » utilisé par les groupes extrémistes pour recruter des adhérents. »
Observant la situation sur le terrain, le chercheur marocain se montre aussi pessimiste que son collègue hollandais : « l’approche actuelle, qui repose strictement sur le contre terrorisme, peut s’avérer contre productive et même aliéner le soutien des populations locales. J’ai déjà constaté que, sur le terrain, des pactes de non agression avaient été conclus entre les islamistes, la population et même les autorités, pactes qui entraînaient une relative paix civile et permettaient même l’exercice de la justice traditionnelle. Il est arrivé qu’en arrivant sur ce terrain là, les Français, adoptant une approche strictement contre terroriste, basée sur les opérations militaires, détruisent ce fragile statu quo : ils arrivent, chassent les terroristes mais aussitôt, dans ce vide relatif, les activités criminelles reprennent, les trafiquants reviennent, les boutiques sont pillées et les véhicules des ONG sont volés ! »
S’ils sont à la pointe du combat, les Français ne sont cependant pas seuls : au Mali les Américains leur fournissent un soutien logistique, de même que les Allemands tandis qu’au Niger les Etats Unis ont déployé 800 militaires, ils entraînent l’armée et ont installé une base de drônes pour surveiller le désert.
Lyammouri minimise cependant le ressentiment qu’aurait pu provoquer, au Niger, l’exploitation de l’uranium par la France (la société Areva en particulier), sans grandes contreparties : « cela n’explique pas le conflit. Du reste, le prix de l’uranium a chuté et les Français vont devoir fermer des mines dans le Nord, ce qui mettra beaucoup de gens au chômage et accentuera le mécontentement. »
Si le Maroc mise sur le “soft power”, les échanges culturels, la coopération régionale et encourage le G5 Sahel a être aussi un outil de développement, d’autres intervenants sont signalés dans la région : de la même manière qu’en Centrafrique, des Russes et en particulier la société Wagner qui emploie des mercenaires ont été aperçus au Mali, prêts à utiliser leurs propres méthodes…