16 décembre 2019

Du Nord au Sud le Kivu brûle

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D’une frontière à l’autre, depuis les rives du lac Tanganyika jusqu’aux rivages du lac Albert, le Kivu, Nord et Sud, brûle du feu de la guerre. A Beni la mort est quotidienne, l’insécurité totale, mais plus au Sud aussi, des groupes armés en débandade accompagnés de civils hébétés errent dans les forêts et les massifs montagneux, qu’il s’agisse du parc des Virunga au Nord ou du parc de Kahuzi Biega aux portes de Bukavu.
C’est depuis novembre que les Forces armées congolaises, sur instruction du chef de l’Etat Félix Tshisekedi ont décidé de lancer une grande offensive afin d’éradiquer tous les groupes armés qui dévastent l’Est du Congo depuis un quart de siècle. Voici quelques semaines, des opérations conjointes avec les armées des pays voisins avait été suggérées, mais au vu des réactions de méfiance des populations et du tollé au sein de la société civile cette idée avait été abandonnée et seul avait été retenu le principe d’une coopération dans le domaine des renseignements. L’offensive des forces gouvernementales en Ituri fait couler beaucoup d’encre car pour l’enrayer, brouiller les cartes et susciter la défiance, entre autres à l’encontre de la Monusco qui fournit un soutien logistique, les groupes rebelles ciblés par les militaires se livrent à des massacres de civils qui ont déjà fait plus d’une centaine de victimes.
Même si elle est moins médiatisée, la situation au Sud Kivu ou, plus au Nord, dans le massif du Masisi, n’est pas meilleure : les forces armées congolaises ont pris pour cible les groupes armés hutus, présents dans la région depuis la fin du génocide en 1994. Rappelons qu’en 1996, après le démantèlement, forcé ç coups de canon, des camps de réfugiés installés sur la frontière du Rwanda , plus d’un million de Hutus regagnèrent leur pays d’origine. Ils rejoignirent leurs collines et pour nombre d’entre eux firent ensuite face à la justice, incarnée par les tribunaux « gaçaça » (littéralement justice sur l’herbe, au niveau des collines) et furent condamnés à des peines de prison ou des travaux communautaires.
Cependant tous ne rentrèrent pas au pays : des dizaines de milliers de Rwandais s’enfoncèrent à l’intérieur du Congo, des hommes armés entourés de civils mis à l’avant plan et utilisés comme des « boucliers humains ». Des procès menés en Allemagne, des arrestations opérées en France et ailleurs ont démontré que la chaîne de commandement n’avait jamais été brisée entre ces groupes vivant dans les inexpugnables forêts du Congo et se livrant à l’exploitation de l’or, du coltan et d’autres ressources, et des leaders politiques réfugiés en Europe. Les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda ) demeurent le plus connu de ces groupes mais ils ont été rejoints par d’autres opposants au régime du président Kagame comme le RNC du général Kayumba vivant, lui, en Afrique du Sud et ils collaborent épisodiquement avec des groupes armés burundais. En outre, les relations entre le Rwanda et le Burundi étant exécrables, les deux pays s’accusent mutuellement de manœuvres de déstabilisation et de soutien à leurs opposants respectifs. Depuis fin novembre, l’armée congolaise a lancé des offensives contre ces divers groupes afin de désarmer ou « neutraliser définitivement » les combattants. Dans des territoires comme Kalehe au Sud Kivu, l’opération s’avère compliquée : en effet, les groupes armés se déplacent accompagnés de leurs familles qui servent de « boucliers humains » et des colonnes entières de rebelles, civils et militaires confondus, se cachent dans le parc de Kahuzi Biega. Selon des témoins locaux et des photos qui circulent sur Internet, l’état physique des combattants et de leurs accompagnants civils est déplorable : tous sont vêtus de haillons et marqués par des décennies d’errance dans la forêt. Dans la petite localité de Bibatama, quelque 2700 familles se sont regroupées espérant être protégées par une petite antenne de la Monusco. L’offensive de l’armée vise aussi des groupes d’autodéfense congolais échappant à l’autorité de l’Etat comme les miliciens Nyatura (proches des Hutus) ou les Raïa Mutomboki, des miliciens qui sont tentés eux aussi de prendre en otage des populations civiles.
A l’étranger, des exilés rwandais, comme l’ancien président Faustin Twagiramungu, dénoncent avec véhémence les combats engagés contre les miliciens hutus, parlant déjà d’un « autre génocide » et ils accusent l’armée rwandaise d’intervenir aux côtés des forces armées congolaises. Même si la présence d’hommes de troupe est difficile à établir (surtout s’ils portent des uniformes congolais…) une collaboration au niveau du renseignement est très vraisemblable car il y a des années que Kigali suit de près les mouvements militaires de l’autre côté de la frontière.
Les affrontements sur les haut plateaux de Minembwe au Sud Kivu,(où vivent les Tutsis banyamulenge), dans le parc de Kahuzi Biega près de Bukavu, dans les collines du Masisi auraient des répercussions jusque Beni : selon un activiste de la société civile locale, joint par téléphone, des Hutus en débandade qui refusent de regagner le Rwanda auraient décidé de gagner l’Ituri, ce vaste territoire fertile et relativement peuplé afin de s’y installer définitivement. Ils sont déjà nombreux à camper dans le parc des Virunga où ils fabriquent du charbon de bois, contribuant ainsi à la déforestation. Mais à Beni ou Butembo, ces transfuges se heurtent aux populations locales, les Nande, nombreux, dynamiques et désireux de préserver leurs droits sur leurs terres ancestrales. En plus de la présence des djihadistes, ce désir de briser la résistance des Nande hostiles aux implantations étrangères expliquerait également la vague de terreur et d’atrocités qui, dans le Grand Nord, accompagne l’offensive de l’armée…