5 janvier 2020

“Familles” au NT Gent: le scalpel de Milo Rau

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Milo Rau a le talent très particulier de frapper là où cela fait mal. Dans toutes les failles de ce siècle qui trébuche, on le retrouve. Penché sur les mines du Congo et faisant comparaître accusés, témoins, défenseurs, devant un tribunal plus vrai que la réalité. Se retrouvant dans les ruines de Mossoul avec Orestes et demain à la lisière des forêts en flammes, sur la ligne de fracture des continents menacés et des peuples en migration.. .
Depuis que ce Suisse a découvert la Belgique, il ajuste la focale sur l’affaire Dutroux, (Five easy pieces), sur l’Agneau mystique, (Lam Gods), sans doute était ce pour saluer son arrivée à Gand….Cette fois, l’iconoclaste va plus loin encore. Il s’installe au cœur de l’un de nos « canons », de notre « mode de vie européen », de notre « bonheur national brut » et, tranquillement, avec une froideur clinique, il déchire la carte postale.
Car enfin, une famille de quatre personnes, des parents qui s’aiment, deux filles aussi jolies l’une que l’autre et qui répètent sagement leurs leçons d’anglais, un père qui cuisine comme un chef (ce qu’il est en réalité) et mitonne avec amour ses petits plats tandis que la charmante maman envoie du « schatje » (trésor) à tous ceux qui lui adressent la parole, n’est ce pas le symbole même du bonheur ? N’est ce pas parce qu’ils rêvent d’une telle félicité que, de par le monde, ils sont des dizaines de milliers, -des millions demain-, à se mettre en route, rêvant eux aussi d’un feu ouvert et d’une table bien garnie ?
Sur la table familiale, précisément, des bougies blanches se consument lentement ; des photos de vacances défilent sur l’écran de télévision, le divan est confortable, les lits sont faits, depuis les grandes baies vitrées on devine le jardin bien entretenu. Qu’espérer de plus dans les lotissements, les villas quatre façades ou même les appartements vendus sur plan et énergétiquement corrects ?
Tout va bien, c’est le meilleur des mondes, l’incarnation même d’un rêve universel.
Et pourtant les Demeester ont décidé d’en finir. Calmement, avec ordre et méthode, ils se préparent à quitter le monde, ensemble. Non sans quelques larmes et quelques regrets, sans doute, mais sans aucune hésitation. L’histoire est vraie, elle est tirée d’un fait divers qui s’est déroulé à Calais voici quelques années où une famille, « bien comme il le faut » qui « avait tout pour être heureuse » a décidé de refermer la parenthèse et de dégager le terrain…
Milo Rau a enquêté sur place, reconstitué l’histoire. Il l’a replantée dans un terreau flamand, mais qui pourrait être wallon ou bruxellois, il s’est contenté de laisser se dérouler les préparatifs de cette dernière journée, avant la corde et le tabouret renversé.
On parle beaucoup dans cette pièce, et les surtitres en anglais sont précis, bien lisibles. On n’ignore rien de quelques souvenirs de jeunesse, des origines modestes de la mère, des débuts professionnels du père, des études des filles, de l’affection qui relie les quatre membres de cette famille modèle. Tout cela se déroule avec une lenteur implacable, on a le sentiment de partager le repas des voisins et pour un peu on s’inviterait volontiers à leur veillée de Noël.
On parle beaucoup, certes, mais pourtant on ne dit rien. Derrière ce quotidien qui nous est si familier, qu’y a-t-il ? On ne le sait pas. Pourquoi veulent ils quitter la table avant l’heure ? Pourquoi sont ils d’accord pour dégager calmement après avoir mis leurs petites affaires dans des cartons Chiquita ? Pourquoi se sont ils « mis en beauté », élégants, dignes, bien habillés ? Lequel d’entre eux a-t-il réellement donné le signal du départ ? On ne le saura jamais.
Dans la brochure de présentation de ce spectacle, monté avec sobriété et rigueur, Milo Rau se contente de rappeler, comme en passant, que la Belgique est l’un des pays d’Europe où le taux de suicide est le plus élevé et le NT Gent, obligeamment, communique en première page du programme le numéro d’appel de SOS Suicide.
A l’extérieur, devant la façade illuminée du NT Gent et au pied de la cathédrale Saint Bavon, le marché de Noël sent la bougie et le vin chaud.