8 janvier 2020

Afrique 60: René Dumont avait il raison avant tout le monde?

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Au lendemain des indépendances, voici six décennies, l’agronome français René Dumont jetait un pavé dans la mare avec son livre « l’Afrique noire est mal partie », où il évoquait principalement un développement agricole trop technique, qui ne tenait pas suffisamment compte des savoirs traditionnels. Il rappelait aussi le «pacte colonial » qui avait placé le continent africain dans une situation d’infériorité, depuis la traite négrière du 15eme siècle jusqu’à la colonisation.
Nous avons demandé à Alain Huart, agronome, expert auprès du WWF et de l’Union européenne, auteur de nombreux livres sur la République démocratique du Congo, si la prophétie de René Dumont s’était ou on réalisée.
« Aujourd’hui, il faut évaluer la situation à l’aune du réchauffement climatique et sous cet angle là, l’Afrique est, avec le sous continent indien, le continent qui est le plus mal parti, le moins préparé. René Dumont évoquait le leadership politique, le chantier éducatif, le pacte colonial c’est-à-dire les rapports injustes. Même sur le plan climatique, il s’est montré visionnaire… »
« La décolonisation s’est passée très vite il, dans le cas du Congo belge, il aurait fallu une période de transition de trente ans. Mais la Belgique, qui n’était pas une grande puissance, a lâché prise très vite et très facilement. Elle a donc laissé le Congo dans un état d’impréparation, elle n’avait pas formé une élite car elle avait opté pour une colonisation partant de la base. »
Comment a-t-on géré la post indépendance ?
« Dans le système mondial d’alors les Africains n’avaient rien à dire. L’Afrique représente cependant, hier comme aujourd’hui, un certain Eldorado, avec ses ressources minières, pétrolières, et jusqu’à présent ces ressources sont encore, majoritairement, aux mains de sociétés occidentales qui essaient de se positionner.
Aujourd’hui on parle de mondialisation pour ne pas employer le mot néo colonialisme, mais la réalité reste la même. Les Chinois aussi s’intéressent à l’Afrique mais pas plus que les Occidentaux ils ne se soucient d’un accompagnement raisonné. »
L’accroissement démographique de l’Afrique est il un obstacle au développement ?
« Alors que le ralentissement démographique est acquis sur tous les continents, en Afrique l’éducation reste très faible et en particulier l’information à propos du planning familial, de la contraception, seulement 20% des femmes sont réellement informées sur ce sujet. A cause de la pauvreté, l’Africain considère qu’avoir cinq, six ou sept enfants par famille demeure un objectif qui lui permet d’assurer sa survie à terme. En Afrique noire, dans les pays les plus pauvres, contrairement à ce qui se passe en Tunisie, au Maroc, en Afrique du Sud, on n’observe pas de fléchissement démographique. Avec de tels taux de croissance la pression sur les écosystèmes devient de plus en plus forte. La démographie n’est pas nocive en soi mais elle s’accompagne d’un sous développement profond et d’un manque de connaissance des populations par rapport aux enjeux de leur développement, du climat.
A Kinshasa cependant, cela évolue : lorsqu’elles atteignent un certain niveau, les femmes réduisent le nombre d’enfants. Ce qui reste très préoccupant, ce sont les gens qui sont enclavés, mentalement, physiquement ; c’est au Soudan, en RDC, en Centrafrique, les pays les plus pauvres que l’on observe les taux de croissance les plus inquiétants. Le problème c’est que cette croissance s’accompagne d’un sous développement profond, d’un manque de connaissance des enjeux de l’environnement, de tout ce qui touche au climat. »

Tout cela pourrait il engendrer des flux de population se déplaçant vers l’Europe ?
« L’enjeu est assez clair : le taux de déforestation a doublé ou triplé, la pression sur les ressources est de plus en plus forte, sans s’accompagner de méthodes d’agriculture durable. Les gens restent figés sur des schémas anciens et cette population pauvre est en train de détruire progressivement le patrimoine qui pourrait lui permettre, dans le futur, de construire un patrimoine durable… »

Comment se porte la forêt congolaise, si souvent citée comme réservoir naturel ?
« Partout, les fronts forestiers reculent : autour de Kinshasa, dans la région de Gemena dans l’Equateur, le long du fleuve Kasaï, au Nord et au Sud Kivu,. Dans certaines régions le taux de déforestation atteint de 1 à 2% par an, ce qui veut dire que dans trente ou quarante ans et certainement d’ici 2100, l’essentiel de la forêt congolaise aura disparu.
Dans les pays du Sahel, l’agro pastoralisme a augmenté, car les gens ont cru que le bétail serait leur richesse mais les conflits entre agriculteurs et éleveurs sont multipliés (René Dumont déjà mettait en garde à ce sujet). En outre les gens utilisent le charbon de bois comme source d’énergie, ce qui contribue à détruire les écosystèmes fragiles du Sahel.
Si l’on étudie aujourd’hui la provenance des flux migratoires vers l’Europe, on voit qu’il s’agît de populations sahéliennes. Mais d’ici vingt ou trente ans, il s’agira de populations venues d’Afrique centrale, tout aussi désespérées et qui ne pourront plus survivre dans leur milieu…
Des géographes tracent les cartes des chemins de remontée des migrations vers l’Europe, et on peut déjà prédire les flux du futur. Le continent africain est le plus exposé au réchauffement climatique et le moins préparé à se prémunir contre ses effets, alors qu’en Europe, proportionnellement, les écarts seront plus faibles… »
Compte tenu de telles perspectives, pourquoi dit on que l’Afrique est le continent de l’avenir ?
« Parce qu’il s‘agît d’une population jeune, en pleine croissance, dynamique. Mais ce qui m’inquiète, c’est que, d’ici vingt ou trente ans, alors que des élites auront été formées, le patrimoine, lui, aura disparu : la forêt tropicale c’est-à-dire le patrimoine forestier naturel n’existera plus, les mines auront été vidées. L’Europe aussi a connu un tel phénomène : au Moyen Age, pour construire des bateaux on a détruit la forêt. Bien sûr les forêts ont été reconstituées, mais elles n’ont plus le même potentiel, la même qualité…Elles ne représentent plus que 15% de la valeur carbone.
Il y aura un décalage entre cette jeunesse émergente et les ressources qui seront à sa disposition. Bien sûr, nous apportons des appuis, mais ils sont disparates. Voyez la Monusco présente au Congo : en réalité elle sert surtout à sécuriser les sites miniers et les investissements réalisés ces vingt dernières années, plutôt que les populations…Au Congo et ailleurs, à la mauvaise gouvernance au niveau mondial s’ajoute le fait qu’il n’y a jamais eu d’élections locales…Ce qui signifie que les populations n’ont jamais eu rien à dire à propos de leur mode de développement…