8 janvier 2020

Voici 60 ans le “soleil noir des indépendances” se levait sur l’Afrique

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Voici 60 ans se levait sur l’Afrique ce que l’écrivain Ahmedou Kourouma appellera « le soleil noir des indépendances ». Dans la mémoire collective, 1960 est restée « l’ « année magique », l’ «année du chiffre des choses » selon la formule de Léopold Sedar Senghor, premier président du Sénégal : entre le 1er janvier et le 30 décembre, 17 pays d’Afrique accèdent à l’indépendance politique, dont 14 sont issus de l’ancien empire colonial français. Le Nigeria, ex colonie britannique, devient lui aussi indépendant, de même que la Somalie, ancienne colonie italienne.
Vu depuis la Belgique et depuis le Congo, le « soleil des indépendances » ne brillera que quelques heures, le temps d’un discours, celui de Patrice Lumumba et il sera bientôt fracassé par le fracas des mutineries et le crépitement des armes.
En cette année là cependant, dans les flon flon des discours et de l’allégresse populaire, tous les espoirs étaient permis et depuis Léopoldville, l’OK Jazz faisait danser tout le continent sur les rythmes de « Indépendance cha cha ».
L’Afrique francophone avait des raisons de se réjouir : n’avait elle pas dénoué les liens coloniaux au terme d’un processus négocié et pacifique, engrangé des promesses d’amitié et de coopération avec l’ancienne métropole ? Elle avait évité la décolonisation douloureuse de l’Indochine où le retrait français allait ouvrir la voie à la guerre du Vietnam menée par les Américains. Depuis Paris comme depuis Bruxelles, une réédition de la guerre d’Algérie avait été écartée et la Belgique, peu désireuse de s’engager militairement au Congo et de suivre le professeur Van Bilsen qui proposait d’accorder l’indépendance dans un délai de trente ans, avait préféré s’engager sur la date fétiche du 30 juin, « sans précipitation funeste ni atermoiements inconsidérés », selon le propos du jeune roi Baudouin.
Les effets de cette « année magique » se répercutaient aux Nations unies qui se trouvait soudain enrichie de 17 nouveaux membres, qui confortaient l’organisation dans son plaidoyer pour la libération des derniers bastions du colonialisme, l’empire colonial portugais (Guinée Bissau-îles du Cap Vert, Mozambique, Angola) tandis que l’Afrique australe attendait encore l’heure de la liberté. Le Zimbabwe ne sera indépendant qu’en 1980, la Namibie en 1990 tandis qu’en Afrique du Sud, les premières élections démocratiques qui porteront Mandela au pouvoir n’auront lieu qu’en 1994, alors même que le Rwanda bascule dans le génocide des Tutsis. Moins d’un quart de siècle après les espoirs de l’année 60, le continent assiste alors, médusé et impuissant, au basculement dans l’horreur d’un pays placé sous la tutelle de la Belgique et qui, comme son voisin le Burundi, n’avait accédé à l’indépendance qu’en 1962.

En 1960, dans la magie des discours et de l’allégresse populaire, il est de bon ton d’oblitérer le passé et de parier sur les promesses de l’avenir. Cependant, chacun se souvient des combats qui ont précédé le temps de l’espoir et les nouveaux dirigeants savent que les chaînes du passé colonial sont toujours présentes, sous forme de « liens privilégiés », de tutelle économique, de coopération militaire.
Le Cameroun, premier à « ouvrir le bal » le 1er janvier 1960, est l’exemple même de ces ambiguïtés douloureuses: lorsque le Premier Ministre Ahmadou Ahidjo proclame l’indépendance et lit un discours rédigé par un conseiller français Paul Audat, les fêtes et les défilés ne trompent personne. Chacun sait que, dans ce pays, ancienne colonie allemande, qui avait été placé sous la tutelle de la France par les Nations unies, les véritables vainqueurs ont été assassinés et bannis. C’est depuis sa création en 1948 que l’UPC (Union des populations du Cameroun) réclame la fin de la tutelle française et l’indépendance. Interdit par l’autorité coloniale, passé à la clandestinité, le mouvement, dirigé par un leader charismatique Ruben Um Nyobe, exige que les Nations unies organisent un referendum et supervisent des élections ; mais l’Assemblée générale, en 1959 et sous la pression de Paris, refuse cette option. C’est qu’entretemps la France a mené au Cameroun une « sale guerre », calquée sur le modèle de l’Algérie, une guerre dite « révolutionnaire » (c’est-à-dire anti- insurrectionnelle) suivant le modèle défini à Paris par l’Ecole supérieure de Guerre (ESG) et dont les Américains s’inspireront au Vietnam. Dans cette guerre là, les frontières entre civils et militaires sont abolies, la pratique de la torture pour extorquer des renseignements, les disparitions forcées, les exécutions extra judiciaires et autres « coups tordus » sont monnaie courante puisqu’il s’agît avant tout de terroriser l’adversaire et que la fin justifie les moyens.
C’est ainsi que, suivant les mêmes méthodes, l’Algérien Mehdi Ben Barka a été tué à Paris, en septembre 1958, Ruben Um Nyobe est tué par l’armée française, que Félix Moumié, Ernest Ouandié sont écartés afin d’ouvrir la voie aux « amis de la France » : Ahmadou Ahidjo sera le premier président du Cameroun, suivi par son Premier Ministre Paul Biya, (86 ans) toujours au pouvoir, depuis 38 ans.
UN PROCESSUS DE LUTTES
Dans les autres colonies françaises, l’indépendance, dûment célébrée sous le sigle de l’amitié, n’a pas été un cadeau offert de bon gré par une métropole bienveillante, mais le résultat d’un long processus de revendications et de luttes : c’est à l’issue de la deuxième guerre mondiale que les troupes coloniales, les fameux « tirailleurs sénégalais (130.000 recrutés en 1939, 60.000 en 1943) rentrent du champ de bataille européen avec des idées neuves et une trop maigre pension. (La Force publique congolaise, elle, n’a mené bataille que sur le terrain africain, entre autres en Abyssinie)
Dès 1947, la revue Présence Africaine publie à Paris des textes d’écrivains originaires des Antilles (Aimé Césaire, Franz Fanon) des Etats Unis (William du Bois) d’Afrique francophone (Léopold César Senghor). Des leaders émergent, venus de milieux relativement privilégiés : en Côte d’Ivoire, Félix Houphoüet Boigny est issu d’une famille fortunée et fonde en 1945 le syndicat des planteurs africains, au Togo, Sylvanus Olympio, appartenant à une riche famille revenue du Brésil, prend la tête du Comité de l’unité togolaise qui revendique la réunification avec l’ancien Togo allemand. En Oubangui-Chari, qui deviendra la Centrafrique, c’est un prêtre, Barthelemy Boganda qui portera les premières revendications, dénonçant le travail forcé, le portage, les châtiments corporels tandis qu’en Guinée, le syndicaliste Sekou Touré prend la tête du parti démocratique de Guinée, créé en 1947 et membre du RDA (Rassemblement démocratique africain).
Car à la différence de la Belgique, la France, dans ce qui s’appelle alors l’AEF (Afrique équatoriale française) ou l’AOF (Afrique occidentale française) ne brime pas l’expression politique et elle encourage et coopte des élites locales. Alors que des intellectuels comme Senghor, Houphouët Boigny sont envoyés à l’Assemblée nationale, le Paris des années 50 devient un haut lieu de la pensée politique d’Afrique francophone et des Caraïbes.
Le monde d’alors, celui de la guerre froide, est traversé par la rivalité Est Ouest (communisme d’un côté, « monde libre » de l’autre) une dichotomie qui impose sa grille de lecture, « modérés » d’un côté, « radicaux » de l’autre… La conférence de Bandoeng, en 1955, sonnera le rassemblement de tous ceux qui, luttant pour l’indépendance de leur pays, préféreront se définir comme « non alignés ».
L’Indonésien Soekarno, le Ghanéen Krame N’Krumah, le Guinéen Sekou Touré deviendront les chantres de l’ émancipation de ce qui s’appelait encore le « tiers monde » et, dans le même temps, les cibles de ce monde bipolaire, séparé entre l’ « impérialisme » d’un côté, le « communisme » de l’autre.
Lorsque Patrice Lumumba participera à la conférence d’Accra en 1958 et se liera d’amitié avec les leaders africains du moment, dont Sékou Touré, il en reviendra transformé : l’ « évolué » qui aspirait à être engagé par d’administration coloniale et qui, en 1955 serrait respectueusement la main du jeune roi Baudouin songera lui aussi à secouer les chaînes du Congo et à réclamer son indépendance.
L’année 60 s’ouvre donc sous le double signe de l’espoir et de l’ambiguïté : les pays qui accèdent à l’indépendance ont pour objectif le « développement » c’est-à-dire l’amélioration des conditions de vie des populations tandis que les puissances coloniales, tout en concédant l’indépendance politique, entendent bien conserver les rênes de l’économie, les bénéfices de l’exploitation des ressources sans oublier le soutien politique, aux Nations unies entre autres… C’est pour cela aussi que les rêves d’unification africaine sont torpillés, et que l’AEF comme l’AOF deviennent de micro Etats, au lieu de rejoindre de plus larges fédérations. Alors que les systèmes économiques demeurent extravertis, c’est à dire essentiellement tournés vers l’ancienne métropole, qui garde le contrôle de la transformation des matières premières, (cacao de Côte d’Ivoire, arachide du Sénégal, coton du Tchad, uranium du Niger, pétrole du Nigeria, cuivre du Congo) le « développement » deviendra le maître mot des jeunes pays et les politiques de « coopération » remplaceront l’ancienne « œuvre coloniale »
Dans les anciennes colonies françaises, le FIDES (Fonds de développement et d’investissement économique et social) sera le maître d’œuvre de grands travaux de modernisation, essentiellement confiés à des entreprises françaises, et une monnaie commune, le CFA (qui vient d’être abolie par le président Macron au profit de l’eco) cimentera le lien entre les anciennes colonies et la Banque de France (tout en favorisant les sorties de capitaux…)
Ayant dit, en 1958 , non à de Gaulle et à sa proposition d’association avec la France, la Guinée de Sékou Touré fera l’objet d’un boycott tenace, tandis qu’au Congo ex belge, les entreprises belges (Union Minière, Cotonco, CMB) occuperont longtemps le haut du pavé en dépit de la « zaïrianisation » (autre mot de la nationalisation) et d’un effondrement général de l’économie dès la moitié des années 80.
Au début des années 60 cependant, dans l’euphorie des indépendances toutes neuves, l’Afrique connaîtra de notables progrès en matière de santé, d’enseignement, (jusqu’au coup de barre de l’ « ajustement structurel » dans les années 80, autre nom des politiques d’austérité). Mais malgré l’indépendance politique, elle ne sortira jamais réellement du rôle qui lui avait été assigné par le « modèle colonial » : être exportatrice de matières premières non transformées et terrain privilégié de l’action caritative hier, humanitaire aujourd’hui. Aujourd’hui, la mondialisation a brisé le tête à tête avec les anciennes métropoles et d’autres intervenants, dont en premier lieu la Chine, , mais aussi la Turquie, le Japon, la Corée du Sud, se disputent les marchés et l’Afrique est devenu le plus convoité des continents…