4 février 2020

Au scandale géologique succède le scandale écologique

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Lubumbashi, reportage

En guise de préambule, le professeur Arthur Tshamala Kaniki tient à nous faire visiter son laboratoire flambant neuf, inauguré l’an dernier et don de la Banque africaine de développement. Ici, tout se mesure, la qualité des sols, de l’air, de l’eau. « Même une poussière qui se dépose sur l’appui de fenêtre, je peux en déterminer la composition et surtout la provenance… » Chercheur attaché au département d’ingéniérie chimique de l’Université de Lubumbashi, Arthur Kaniki n’exprime pas seulement la fierté que lui inspire un labo aussi performant, il est avant tout un homme inquiet et lorsqu’il parle du Katanga, il se fait singulièrement alarmiste : « le « scandale géologique » si souvent mis en évidence est devenu un « scandale écologique », le niveau de pollution de la province est inimaginable. Dans les cours d’eau qui passent à proximité de Tenke Fungurume, de Likasi, il n’y a pratiquement plus de vie aquatique. Des particules fines se sont déposées dans presque tous les fleuves de la province, dans certaines rivières il y a des sédiments de 30 centimètres et on assiste à l’extinction totale de la faune et de la flore…Depuis toujours, mais aujourd‘hui à un rythme effréné, les entreprises multiplient les rejets et si, en principe, leur titre minier pourrait leur être retiré, en pratique cela ne se produit jamais. Aucun exploitant n’a jamais été frappé de déchéance. »
Depuis qu’il a les moyens d’analyser l’air, le sol, l’eau, d’examiner les plantes et leurs racines, le professeur est accablé par leur degré de contamination. Lorsqu’il a prélevé auprès des femmes enceintes du placenta, des cheveux et du sang, les traces métalliques découvertes lui ont permis de comprendre la cause des malformations congénitales qui se multiplient dans la province minière. Bébés macrocéphales, mains déformées, membres atrophiés, ces photos là sont un secret d’Etat et le seul fait d’avoir évoqué ces cas a valu au professeur d’être interrogé par l’ANR, les services de renseignements de l’Etat.
Stériles… Les remblais, les terrils où s’accumulent les résidus de l’activité minière sont qualifiés de « stériles », alors qu’en réalité, ils représentent une forte accumulation de matières diverses, dont certaines pourront encore être exploitées à l’avenir et qui s’avèrent, aujourd’hui déjà, extrêmement polluantes : « lorsque le vent souffle depuis la Gecamines en direction des quartiers résidentiels de Lubumbashi, ces derniers sont soumis à une pollution importante. Les polluants se dispersent dans le sol, dans les nappes phréatiques, imprègnent les légumes vendus sur les marchés, se déposent sur les lessives. Dans certaines rivières, le curage des sédiments révèle des teneurs en plomb de 28ml au lieu d’une moyenne de cinq… ».
Pour le professeur, « il faudrait entourer tous les remblais d’une géomembrane, qui empêcherait les poussières de voler, les eaux de se répandre dans le sol, mais aucune société ne prend de telles précautions, d’autant moins que les terrils peuvent encore être considérés comme des réserves potentielles… »
Les recherches du professeur Kaniki apporteront peut-être à Jean-Claude Baka,, représentant au Katanga de l’organisation des droits de l’homme Asadho la confirmation de ces craintes : « à l’hôpital de Likasi, dans la cité minière Kawama, j’ai moi-même constaté la multiplication des malformations congénitales, mains déformées, absence de nez, macrocéphalie, mais jusqu’à présent, il était impossible de démontrer la corrélation avec l’exploitation minière…Ce que je sais, c’est qu’à proximité de l’entreprise chinoise Kai Peng, à Likasi, le sol est chaud à cause des acides, les poissons élevés dans les étangs de pisciculture sont impropres à la consommation, le manioc et le maïs sont contaminés… A Kawama, les forages ont tari la nappe aquifère et les gens sont désormais privés d’eau potable… »
Les critiques les plus acerbes visent les entreprises chinoises : « elles ne respectent rien, à Luisha, Lwilu, Ruashi, elles ont confisqué le marché du cuivre et du cobalt, les gens disent même qu’elles déciment le peuple congolais… »
Dans l’enceinte des cliniques universitaires de Lubumbashi le chercheur Paul Musa, collaborateur du professeur Banza, travaille à l’unité de toxicologie de l’environnement, en partenariat avec la KUL et l’équipe du professeur Nemery.
Lui aussi relève les malformations congénitales, les concentrations élevées de cobalt dans les urines des enfants, le stress oxydatif et les atteintes à l’ADN des nouveaux nés. Quant aux poussières des remblais, il les retrouve dans les poumons, le sang, les matières fécales et travaille en ce moment sur les perturbations des fonctions érectiles, qui sont multipliées par quatre… Comme les autres chercheurs, il estime que la situation des artisans creuseurs est particulièrement alarmante : ils travaillent à mains nues, sans masques, ne sont pas aidés par des mutuelles de santé, ne passent pas de contrôles médicaux…
Officiellement, le site de Shinkolobwe, d’où fut extrait l’uranium qui permet aux Américains de produire la première bombe atomique est fermé. Verrouillé, étroitement contrôlé. Les scientifiques se gaussent de ce luxe de précautions : «en réalité, les radiations radioactives sont partout. Plus la teneur des minerais est élevée (et au Katanga elle est exceptionnelle) plus le taux de radioactivité est élevé… Même les camions qui traversent villes et villages diffusent des poussières radioactives. L’idéal, c’est de transporter les minerais par le rail, mais l’ancien gouverneur Moïse Katumbi, propriétaire d’une société de camions, a privilégié le transport routier…»
Cheveux blancs, peau flétrie, Papa Christophe a toujours vécu aux alentours de la mine de l’Etoile, la plus ancienne de Lubumbashi, exploitée aujourd’hui par Ruashi Mining. Il a tout connu, l’exploitation par l’Union minière, la mine noyée dans les années 50, la reprise par la société indienne Chemaf (Chemicals of Africa) puis par la chinoise Ruashi Mining, qui prit la relève des Sud Africains. Le vétéran insiste » ces terres nous ont été léguées par nos ancêtres qui savaient déjà comment exploiter le cuivre. Les croisettes du Katanga servaient de monnaie à travers toute l’Afrique, de l’Océan Indien jusqu’à la côte angolaise… Et nos artisans savaient comment travailler la malachite, y tailler des bijoux, des objets d’art, ce sont les prêtres qui le leur avaient enseigné… Mais aujourd’hui tout cela n’existe plus : les gros blocs de malachite sont broyés, lorsque nos creuseurs ramènent de l’hétérogénite, le cuivre qu’elle contient n’est même plus payé, seul compte le cobalt. Mais surtout depuis la reprise des activités minières, notre environnement est dévasté : jadis, autour de la mine, il y avait des gazelles, des lièvres. Les femmes avaient développé des cultures maraîchères, elles vendaient leurs légumes aux Blancs, on pêchait dans les rivières. Tout cela a disparu : les creuseurs sont traqués, les animaux ont disparu, les poissons sont morts. La terre, noire sur 40 centimètres de profondeur, est contaminée. Notre habitat lui-même est menacé : seul un fossé, souvent rempli d’eau saumâtre, sépare notre cité de la mine. Mais cette dernière avance sans cesse, les maisons sont démolies et le fossé creusé un peu plus loin… »
Sans présenter d’explication scientifique, Papa Christophe montre sa propre peau : des tâches blanches se multiplient, de nouvelles maladies apparaissent. Il assure que parmi ses voisins, la cataracte se répand, on l’appelle « la maladie des yeux opaques » et certains crachent le sang…
Il exprime, comme beaucoup de Congolais, une incurable nostalgie : « autrefois les entreprises minières avaient créé des aires protégées ; les Belges plantaient des arbres et respectaient l’environnement. Aujourd’hui il n’y a plus de reforestation et les engins miniers géants arrachent tout…
Ce pays a été corrompu jusqu’à l’os. Jusqu’au cœur de la nature… » Lorsqu’on lui parle de l’ « après mines » et du tourisme, le vieil homme éclate d’un rire amer : « mais il ne restera plus rien… »