4 février 2020

La province du Lualaba vit et meurt au rythme du cobalt

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reportage
Kolwezi

Fontaines lumineuses, pelouse taillée au cordeau, bancs publics, le rond point de l’Indépendance est le cœur de Kolwezi. Richard Mueyj le gouverneur de la nouvelle province de Lualaba (le Katanga de jadis est désormais découpé en quatre entités, le Haut Katanga, le Lualaba, le Haut Lomami et le Tanganyika) a des raisons d’en être fier. Des portraits grandeur nature et des têtes de bronze sculptées par le grand artiste Lyiolo ponctuent le parcours de la mémoire : tous ceux qui contribuèrent à l’indépendance du Congo voire à son existence même se retrouvent côte à côte. Ici, ni ostracisme ni souci du politiquement correct : Léopold II, le premier souverain de l’Etat indépendant du Congo ouvre la série, suivi par Joseph Kasa Vubu, le président de 1960, Patrice Lumumba son Premier Ministre, Moïse Tshombe qui, une fois terminée la sécession du Katanga, fut aussi Premier Ministre à Kinshasa, Mobutu Sese Seko bien sûr, Kabila père et fils et déjà Félix Tshisekedi, l’actuel chef de l’Etat. Même Dag Hammarskjold, le secrétaire général de l’Onu tué dans le crash de son avion au Katanga est présent, un peu en retrait…Richard Mueyj, historien de formation, tient à ce que les nouvelles générations soient conscientes de l’histoire déjà longue de leur pays, qui atteindra cette année le 60e anniversaire de son indépendance.
Aussitôt franchi le rond point, le souvenir s’interrompt et malgré les nouveaux bâtiments dont le gouverneur a doté sa jeune province (Assemblée provinciale, hôtel de gouvernement, auditoires universitaires flambant neufs), des constructions rendues possibles par la redevance minière, une autre réalité s’impose : Kolwezi, naguère capitale du cuivre, qui fit la prospérité de l’Union Minière puis de la société Gécamines jusqu’à l’effondrement de la mine de Kamoto, est aujourd’hui la capitale mondiale du cobalt. Associé au cuivre et au lithium, le minerai noir et rose est la composante essentielle des batteries électriques qui représentent l’énergie du futur. C’est ici, au cœur même de Kolwezi, que passe la veine de minerais longue, en territoire congolais, de 300 kilomètres et large de 30 qui, se prolongeant en territoire zambien, est connue comme la mythique Copperbelt, la « ceinture de cuivre » devenue désormais ceinture de cobalt. Un autre rond point, qui proclame « Bienvenue à Kolwezi » en lettres multicolores, rappelle cette réalité là : il est surmonté, lui, d’une excavatrice grandeur nature, la gueule ouverte comme un monstre prêt à engloutir la ville. C’est bien ce qui se passe : détenant 60% des réserves mondiales de cobalt, Kolwezi est, littéralement, dévorée par le pactole qui gît à quelques dizaines de mètres du sol.
Depuis que le monde s’est révélé affamé de cobalt et de lithium, bien décidé à concasser l’hétérogénite, un matériau mixte contenant du cuivre, de cobalt et du manganèse, Kolwezi, jour et nuit, vit et respire au rythme de la noria des camions à double essieu, confiés à des chauffeurs somaliens, éthiopiens, zimbabwéens. Emmenant à l’aller du matériel de chantier ou du carburant, et au retour 40 tonnes de sacs soigneusement empilés qui seront pesés sur des ponts bascule, ces camions, au rythme de 1500 par jour, descendent vers les ports de l’Océan Indien. De là, le précieux minerai sera embarqué en direction de la Chine où il sera entreposé avant d’être transformé en batteries électriques.
Pendant que les semi remorques, comme des monstrueuses limaces de métal, traversent la pluie et la boue, nimbées de poussière rouge, à Kolwezi, jour et nuit, on creuse.
Les « majors » du monde minier sont voraces, insatiables. La ville est entourée de cratères profonds comme des montagnes inversées ; à Kasese, où opère Glencore, des bataillons de gardes appartenant à la police des mines, vêtus de gilets orange, dispersent les intrus qui oseraient s’aventurer sur les flancs de la friable colline. Tout le long d’une chaussée asphaltée qui porte le nom de l’ancien président Kabila, les remblais hauts comme des dunes se succèdent, parfois protégés par des murs de briques que les maraudeurs ont brisé en maints endroits.
De mois en mois, dans le grondement des excavatrices géantes, les remblais avancent vers le cœur de la ville ; des quartiers entiers se disloquent, les habitants se voient proposer entre 1000 et 2000 dollars pour être délocalisés. Kasulo, l’un des plus anciens quartiers de la ville, fut l’un des premiers à être construit par l’Union minière pour loger ses travailleurs dans des petites maisons unifamiliales entourées de jardinets. Marcel Yabili, un avocat qui a ouvert un « musée familial » où les souvenirs de ses grand parents côtoient la « grande histoire » de la ville et du Congo, nous montre un document par lequel, en 1949, sa mère était priée de présenter son bébé à la « consultation des nourrissons » mise à la disposition des travailleurs de l’Union minière.
Ce paternalisme d’autrefois n’est plus qu’un souvenir, qui nourrit la nostalgie des plus anciens ; on sait aujourd’hui que l’Union minière, qui possédait de vastes territoires autour des mines, avait construit des cités ouvrières à proximité pour loger son personnel mais aussi pour préserver des sites potentiellement riches mais pas encore exploités.
En principe, Kasulo est aujourd’hui voué disparaître, les habitants ont été priés de déguerpir et les excavatrices de la société chinoise GCM grondent déjà de l’autre côté de la route. Cependant, si certains propriétaires initiaux ont vidé les lieux pour se réinstaller ailleurs, il y a toujours autant de monde à Kasulo. Des gens qui ont refusé de partir, des squatters qui campent dans les maisons abandonnées, des garçons venus du Kasaï qui ont tendu des toiles de bâche pour s’abriter de la pluie. Dans chaque jardin, des amas de planches cachent des trous profonds, des monticules de gravier s’appuient sur les haies ; au départ des latrines et des puits, des galeries ont été creusées à la pioche, elles étendent leurs ramifications sous les maisons et lorsque le plancher s’effondre, que la salle à manger disparaît dans un nuage de poussière, nul ne s’en étonne.
Kasulo, avant sa destruction par les inévitables bulldozers, est devenue une sorte de jungle urbaine. « Ici c’est chez nous » clament des garçons qui brandissent pelles et pioches et chassent les intrus. Expropriés hier, chassés demain, mais toujours conscients des droits qui accompagnent la propriété privée… Dans les cours et les jardins couverts de poussière, les femmes tamisent le minerai, les enfants jouent avec les sacs vides ou trient les pierres plus petites. A l’extérieur du quartier, des charrettes à bras ou des camionnettes attendent les sacs de minerai qui seront transportés vers les comptoirs d’achat, tous tenus par des négociants chinois.
A l’instar de Kasulo, d’autres lieux historiques, comme l’église de Marianopolis, qui date de la fondation de la ville, risquent d’être balayés eux aussi, comme des hôtels, des marchés : la veine de cobalt bat partout, il suffit de creuser, même à faible profondeur, pour la voir apparaître.
Dans ce nouvel Eldorado, ce Far west africain, on afflue de partout, la population explose. En 2002, la ville comptait 35 entreprises minières, elles sont près de 500 aujourd’hui et chaque jour, les bus, les motos déversent des jeunes venus du Kasaï, de l’Angola et même de Kinshasa, bien décidés à tenter leur chance. Des familles se serrent sous des tentes au pied des terrils et tout le monde, parents et enfants, part à l’assaut des remblais pour y glaner quelques fragments colorés. Nuit et jour creuse, on concasse les pierres zébrées de noir, de rose, de vert ; les femmes les brisent au marteau, les rincent dans les cours d’eau, les sacs s’entassent et disparaissent. Le gouverneur a beau s’inquiéter du désordre, du risque de tensions ethniques (il rappelle l’expulsion de 300.000 ressortissants du Kasaï au début des années 90) rien n’y fait, la ruée continue.
Abrités derrière leurs clôtures électrifiées, leurs bâtiments préfabriqués, les géants du monde minier évoluent loin du commun des mortels mais dans les supermarchés comme Jambo Market on trouve des vins sud africains, des nouilles indonésiennes, du riz thaï, des pasta italiennes, du poulet déjà préparé qui sera emmené dans les « compounds » de célibataires.
Quant aux Chinois, ils sont à la fois omniprésents et peu visibles. Omniprésents par leurs grandes sociétés, Sicomines, GCM et d’autres, par les cinq casinos plantés dans la ville avec leurs lampions bleus et rouges. Peu visibles car ils ne se mêlent pas réellement à la population congolaise et résident dans des « lieux de vie » dissimulés aux regards. Cependant, si tout le monde les connaît, si tout le monde se plaint d’eux, c’est à cause de leurs comptoirs d’achat, de leurs entrepôts et baraquements qui se succèdent à la sortie de la ville, en direction de Likasi et de Tenke Fungurume. Les bâtisses lépreuses qui s’alignent le long de la route principale et qui portent sur les murs les lettres magiques CU (pour cuivre) et CO (pour cobalt) sont des comptoirs d’achat où, pesés, jaugés, les sacs de minerais acheminés par les creuseurs attendront d’être entassés dans les remorques.
En compagnie du Ministre des Mines, nous découvrons des bureaux sommaires au fond des entrepôts : une chaise, une table, deux ou trois ressortissants chinois au visage protégé par des masques de gaze verte. Le ministre préfère se gausser : « alors que je pèse 90 kilos, si je me mets sur la balance d’un Chinois, je ne pèserai plus que 60 kilos. « Les creuseurs ne trouvent pas cela drôle : dénonçant les balances truquées, ils désignent la petite télécommande dont le commerçant ne se départit pas et assurent que c’est à partir de là qu’au départ la mesure est faussée. Ils montrent aussi l’appareil dit Metorex, qui détermine la teneur des minerais proposés et déclarent que là aussi les résultats sont trafiqués…Norbert Salenga, membre de la coopérative ATRAM ((alternative de transformation de l’artisanat minier) nous explique combien les creuseurs artisanaux se retrouvent sans défense : « extraire une tonne de minerai, cela occupe cinq personnes, pendant une semaine. Mais les Chinois nous déduisent 14% de taux d’humidité, plus la poussière et après le pesage, il ne reste plus que 800 kilos, payés 150 dollars. Une somme à diviser entre les membres de l’équipe… En outre, ils ne paient généralement que le cobalt, le, reste, cuivre et autres métaux, n’est pas pris en compte… »
Papy Nsenga, travaille à Lenge, à 80 km de Kolwezi, où se trouvent 16.000 creuseurs artisanaux. Lorsque le gouverneur évoque l’ « après mines », le tourisme, l’agriculture, il fait la sourde oreille : « être creuseur, c’est mon choix. J’aime cela. Parfois nous avons de bonnes surprises et nous tombons sur des teneurs élevées. C’est en creusant que j’ai pu payer mes études. Ce que j’aime aussi, c’est que dans la mine, on ne pose pas de questions. Peu importent les origines, les diplômes, que vous soyez universitaire ou soldat démobilisé. Lorsque, avec marteau, pieds de biche, pointeau, nous formons une équipe de cinq personnes, nous devenons comme une famille, solidaires, unis. Ceux qui atteignent la couche minéralisée sont considérés comme les patrons, les autres étançonnent avec des planches de bois, des sacs de sable…Bien souvent, ce sont les creuseurs qui découvrent les nouveaux gisements. La mine, c’est aussi l’ambiance, il y a de la musique, les femmes préparent des repas, on se sent en famille…C’est mon métier, c’est la richesse de mon pays, pourquoi vouloir nous chasser pour installer de grandes sociétés ? »
Face aux acheteurs chinois les Congolais se sentent impuissants : «on les appelle les « beaux frères », car la rumeur assure que Kabila aurait une femme chinoise et que, en en tous cas, il les protège. D’ailleurs à chaque contestation, les Chinois appellent la garde républicaine (jadis au service de l’ancien président) et cette dernière les défend. »
Humiliés, les creuseurs rapportent la phrase clé que les négociants chinois leur assènent invariablement en cas de litige : « nous avons déjà payé vos autorités, nous les avons dans la poche ».