4 février 2020

Le gouverneur du Lualaba veut combattre la “douleur sociale”

Catégorie Non classé

Richard Muyej nous devons nous préparer à l’ « après mines »

Kolwezi,

Historien de formation, le gouverneur de la nouvelle province du Lualaba, Richard Muyej tient à inscrire sa ville dans l’histoire du pays : « Kolwezi a tellement marqué l’histoire du Congo que, sur le rond point de l’indépendance, j’ai tenu à faire figurer toutes les personnalités historiques du pays, le premier président Kasa Vubu, le Premier Ministre Patrice Lumumba, Moïse Tshombe, mais aussi le roi Baudouin et l’ancien secrétaire général de l’ONU Dag Hammarskold qui trouva la mort au Katanga. On découvre aussi Mobutu, Kabila père, Kabila fils, Félix Tshisekedi :si j’ai affiché toutes ces personnalités c’est pour faire comprendre aux jeunes que notre pays est aussi le produit d’une histoire déjà longue…Tant d’évènements historiques sont partis d’ici…Nos héros sont morts pour cimenter nos liens. Je ne crois pas en une éventuelle balkanisation, la force du peuple sera toujours plus forte. Il faut que les Congolais se sentent une même peuple, une même nation, ils appartiennent à un même espace, avons vécu les mêmes réalités. Lorsque Goma a été conquise, les Congolais, dans tout le pays sont descendus dans la rue, il ne fallait pas perdre un seul centimètre de notre territoire…
Evoquer la balkanisation, cela suscite une peur injustifiée…Nous devons plutôt nous concentrer sur d’autres défis, qui sont énormes…

Quels sont les défis qui se posent à votre province, le Lualaba, à la ville de Kolwezi ?

Le paradoxe est commun à toutes les provinces de notre pays, nous connaissons d’un côté l’immensité de nos richesses et de l’autre la précarité de la vie des citoyens. Kolwezi s’est vue décerner le nom de « capitale mondiale du cobalt » c’est fort bien. Mais à la périphérie de la ville, nous avons encore des problèmes élémentaires à résoudre, comme assurer à nos jeunes l’accès à l’éducation, à l’emploi… Il nous faut concentrer nos énergies et susciter l’épanouissement de nos communautés. Le Lualaba a des atouts liés aux activités minières et le paiement de la redevance, dont s’acquittent les sociétés minières, nous permettent certaines réalisations comme une nouvelle Assemblée nationale, un bureau du gouvernement, de nouveaux auditoires pour l’Université.. Il y a toujours eu des taxes, mais c’est la première fois qu’elles permettent tant de réalisations. C’est au Trésor public, à Kinshasa, que les sociétés minières paient le gros de leurs taxes mais il y a tout de même des taxes, prévues par le nouveau Code minier, qui sont destinées à la province. C’est une question de volonté politique, de redevabilité ; il faut que ces taxes servent à la population…L’hôtel du gouvernement a été construit en deux ans, nous édifions le siège du parlement provincial, chaque député aura son bureau. Une province aussi prestigieuse devra avoir un minimum d’infrastructures mais le grand défi c’est dans les territoires qu’il se pose.
La richesse du sous sol, la pauvreté de la population, n’est ce pas un scandale ?

J’ai un point de vue clair sur l’impact des mines sur l’épanouissement de nos communautés. A la veille e du 60 e anniversaire de l’indépendance je suis gêné de présenter mon pays comme immensément riche avec une population tellement pauvre. Il faut utiliser les moyens que nous procurent les mines pour préparer l’avenir et investir dans les secteurs de prédilection que sont l’agriculture et le tourisme.
L’agriculture suscite l’épanouissement des communautés à la base. Quant au tourisme, nous avons un potentiel exceptionnel, dans toute la province et dans les territoires. Tout près d’ici, le lac de Zilo est un lieu très attractif où l’on oublie l’environnement minier… Nous allons construire une école dite d’après mines, afin que les générations futures se préparent déjà, par prudence, à vivre sans les mines… J’ai l’impression que les mines n’ont eu aucun impact direct sur le développement du Congo. A la veille du 60 e anniversaire de l’indépendance le bilan du secteur minier demeure mitigé. Même dans les espaces où se développent de grands projets miniers (Glencore, Sicomines, Tenke Fungurume…) si l’on s’éloigne de cinq à dix kilomètres, on ne sent plus l’odeur du cuivre et du cobalt, il n’y a plus que l’odeur de la pauvreté…
Si on se ressaissit maintenant et que l’on réinvestit dans l’agriculture, si on attire le tourisme, on aura des résultats plus rapidement que si on continue à compter sur les mines. L’ancien président Kabila partageait cette vision, Félix Tshisekedi aussi : les mines oui mais il faut aussi autre chose…

Ne faudrait il pas dès aujourd’hui veiller à ce que la contribution des entreprises minières bénéficie davantage à la population ?
Absolument. Déjà avec le bénéfice des mines nous investissons dans les infrastructures : nous avons deux grands projets routiers. Le premier c’est d’ ouvrir le Lualaba vers l’Angola par Dilolo et vers la Zambie. En ce qui concerne l’axe Kolwezi Dilolo Lobito, les travaux ont déjà commencé. D’ici trois ou quatre ans, la région sera reliée avec l’Angola/ Avant l’indépendance tout sortait, facilement, par le port de Lobito en Angola. Nous allons construire une route asphaltée sur 444 km qui seront réhabilités ce qui prendra au moins trois ans. Du coté angolais c’est déjà fait ils ont réhabilité la route et aussi le rail…
J’ai des partenaires potentiels qui veulent investir sur le rail. Nous sommes assis sur le coffre fort du pays et nous voulons que notre province du Lualaba soit un tremplin pour le développement du Congo… Le rail est rationnel pour les marchandises mais la route est indispensable pour le déplacement des personnes. Nous pourrions aller par route fers Kinshasa en passant vers l’Angola. La connection vers la Zambie peut se faire en deux ans.
Quelle est l’évolution démographique de la province ?
A Kolwezi, nous sommes au-delà de 750.000 habitants, deux millions 500.000 au niveau de la province. Je crains que les statistiques soient largement dépassées car au Kasaî où s’épuisent les gisements de diamants il faut désormais aller chercher en profondeur… Ici, lorsque le prix du cobalt a pris de l’élan nous avons connu l’afflux des jeunes venus des provinces voisines et plusieurs sites ont été occupés. Notre crainte, c’est que les provinces voisines, le Kasaï et le Maniéma se dépeuplent de leurs jeunes qui viennent chez nous avec des comportements qui nous paraissent négatifs. Il faut une stratégie nationale pour bloquer la fuite de ces jeunes qui veulent quitter leur province…Et aussi pour nous aider à créer des structures claires d’encadrement. Il y a des afflux de creuseurs qui ne parlent même pas les langues locales. Certes tous les Congolais selon l’article 30 de la Constitution ont le droit de vivre dans leur pays, mais il faut de l’ordre dans tout cela…
C’est même un sujet que nous avons soumis à l’autorité nationale. Il faut un certain contrôle de population, intégrer ces nouveaux venus dans les stratégies de développement. Nous faisons tout pour éviter de nouveaux incidents ; nous sommes chargés de veiller à l’unité du pays. Le pays est géré par une coalition dont nous sommes membres et nous allons tout faire pour garantir la paix qui fait parie de l’unité du pays…
J’ai voyagé dans l’Est, je sais ce qui se passe à Beni, je sais ce qu’est la guerre, je connais les effets des affrontements intercommunautaires. Nous ne voulons pas d’une telle situation ici… La population est suffisamment sensibilisée et nous menons des réunions de concertation permanente avec les pays voisins comme la Zambie, le contrôle des frontières fonctionne régulièrement… C’est sur le Lualaba que reposent les espoirs de développement du pays, il faut le préserver…Nous sommes conscients de cette responsabilité.

On a le sentiment que les grandes sociétés minières prennent aujourd’hui tout ce qu’elles peuvent, que le Lualaba est mis en coupe réglée. Mais la fin, lorsque les gisements seront épuisés que restera- t il aux Congolais, à part les remblais et les déchets ?

Nous devons reconnaître qu’au début, (ndlr. en 2002) c’est avec un certain taux de naïveté que nous avons négocié les premiers contrats de partenariat. On a beaucoup donné aux capitaux étrangers et par la suite, on s’est rendu compte que l’on avait privilégié l’intérêt des autres. Nous avons alors initié la « revisitation des contrats miniers » pour rétablir l’équilibre mais on n’a pas réussi car très vite, on s’est rendu compte que les autres parties disposaient des services de juristes forts, que les clauses des contrats étaient suffisamment verrouillées. Le Code Minier actuel a été le résultat d’une épreuve de force.
Aux partenaires, je dis que nous sommes à la recherche des équilibres, nous n’avons cela comme richesse et nous avons des obligations vis-à-vis de notre peuple. Quand on est partenaire on doit tenir compte aussi du bonheur de l’autre…Le nouveau Code minier tient compte de tout cela… Sur ce point, l’ancien président Kabila est resté constant et je suis heureux de constater que le nouveau président Félix Tshisekedi partage la même vision, la même fermeté, c’est cela qui fera qui fera notre force. Sur tous ces sujets notre nouveau président est simple et clair, il parle sans ambages. Pour lui, il faut que le peuple trouve son compte dans ces contrats… Il faut un dialogue responsable qui privilégie les intérêts des deux côtés

A l’issue de l’épreuve de force, lorsque fut promulgué le nouveau Code minier, les sociétés minières sont elles parties comme elles avaient menacé de le faire ?
Mais elles sont là ! Elles travaillent, elles s’acquittent de leurs obligations, paient entre autres la redevance minière dont nous bénéficions. Il faut leur rendre justice, elles paient leurs taxes, correctement et à temps…
Dans ce pays il y a du potentiel dans toutes les régions, il faut développer les possibilités partout afin que les populations y trouvent leur compte ainsi que les générations futures. Je suis surpris par les débats politiques à Kinshasa, provoqués par des incompréhensions passagères. Pour moi, le sujet le plus important est de s’atteler à ce que la présidente de l’Assemblée, Mme Mabunda, a appelé la « douleur sociale ».
Voici un an, tout le monde s’attendait au chaos, les élections se sont déroulées, les Assemblées sont en place mais maintenant l’urgence est sociale…

Les artisans creuseurs protestent car ils n’ont pas de place pour travailler..

Nous sommes en train de créer un centre de négoce qui va constituer l’unique marché pour les transactions issues de l’exploitation minière. Nous avons déjà dépensé 15 millions de dollars, entamé des prospections sur de nouveaux sites miniers et leur découverture va avoir lieu.
Ce sera la fin des appareils truqués, des balances falsifiées qui bradent le marché de nos compatriotes, il y aura des balances, des entrepôts, trois laboratoires, les services de l ’Etat seront concentrés pour que dans ces opérations chacun trouve son compte ; lorsque les creuseurs auront leurs espaces destinés à l’exploitation artisanale ils n’auront plus aucune raison de se rendre sur les sites privés et nos partenaires seront rassurés. Le transport des minerais aussi sera organisé. Des certificats indiqueront les sites d’origine. Les exportations de cuivre se poursuivront mais il y aura des restrictions concernant le cobalt puisqu’il entre comme le coltan et le germanium dans la catégorie des minerais stratégiques et ne pourra plus être commercialisé n’importe comment…Dès que le centre de négoce sera ouvert tous ces comptoirs privés seront fermés, alors qu’aujourd’hui ils pullulent à côté des concessions. Nous voulons aussi protéger les privés qui sont des partenaires de l’Etat ou de la Gécamines et les mettre à l’abri des infiltrations des creuseurs… Dans les mines, il faut que tout le monde retrouve son compte…