4 février 2020

Premier anniversaire d’une cohabitation difficile

Catégorie Non classé

Gina Kabamba, 26 ans, fonctionnaire à la DGM (division des migrations) à l’aéroport de N’Djili serait elle devenue, bien malgré elle, le symbole du changement sinon l’incarnation d’une cohabitation difficile ? Deux « poids lourds » du régime précédent, l’ancien ministre de l’Intérieur Shadary Ramazani, secrétaire général du PPRD, le parti de Kabila, qui fut aussi le dauphin malheureux du président sortant, et Marcellin Cishambo, l’ancien gouverneur du Kivu et ancien conseiller diplomatique du chef de l’Etat se sont vus empêcher de prendre l’avion alors qu’ils se préparaient à se rendre à Bujumbura : leur passeport n’était tout simplement pas en règle !
En fait, les deux hommes avaient exhibé des passeports diplomatiques, délivrés en vertu de leurs fonctions précédentes mais que Gina Kabamba estima non valables. Polie mais ferme, la jeune fonctionnaire avait apostrophé les deux dignitaires : « pourquoi ces passeports illégaux ? Avec respect, vous n’êtes plus Vice Premier Ministre et votre ami n’est plus gouverneur du Sud Kivu…Messieurs, les choses ne sont plus comme avant… » Malgré les protestations des deux voyageurs peu habitués à un tel traitement, la jeune femme demeura inflexible : « ici c’est moi qui commande et je fais mon boulot ; je sers le pays et non un individu, le temps des ayant droits est passé… »
Cet incident mineur, tellement banal pour tant de voyageurs, a été largement diffusé sur les réseaux sociaux et commenté dans l’opinion : s’agit il d’une simple péripétie, ou de la confirmation d’une « guérilla » au sein de la cohabitation entre deux groupes politiques, le CACh (Coalition pour le changement) qui soutient le président Tshisekedi et le FCC (Front commun pour le Congo), qui, au nom de Kabila, contrôle l’Assemblée et le Sénat ?
Même si à Kolwezi, capitale de la province du Lualaba, le gouverneur Richard Mueyj a fait dresser de larges panneaux saluant, au nom de «Kabila for ever » la cohabitation « pacifique » avec Félix Tshisekedi, la tension entre les deux groupes est palpable et le premier anniversaire de cette transition négociée est célébré avec des sentiments mélangés.
En effet, alors que, pour autant que l’on sache, les relations personnelles entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila demeurent excellentes et les contacts fréquents, les escarmouches se multiplient. En effet, multipliant les voyages à l’étranger (le Vatican, Davos, Londres en l’espace d’une semaine) Félix Tshisekedi n’est pas seulement le plus globe trotter de tous les présidents du Congo, il subit aussi les conseils sinon les injonctions de ses nombreux interlocuteurs qui le somment de prendre des distances avec son prédécesseur sous peine de perdre sa crédibilité sinon leur soutien. En outre, relayant d’autres pressions, la Commission des affaires étrangères du Sénat américain a demandé au président d’enfin traduire en justice les auteurs de crimes économiques, tandis que de nombreuses voix dont celle du Docteur Mukwege réclament la fin de l’impunité pour les crimes commis par des officiers de haut rang, toujours en poste, entre autres sur le front de Béni.
Se voulant rassurant, le chef de l’Etat multiplie les promesses lorsqu’il se trouve à l’étranger et à Londres il n’a pas hésité à menacer de « virer » ceux de ses ministres qui pourraient saboter son action. Mais au pays, il est confronté à une guérilla de plus en plus dure entre les deux forces qui l’ont porté au pouvoir.
C’est ainsi que la présidente de l’Assemblée nationale, Jeanine Mabunda a sèchement recadré le chef de l’Etat, qui avait menacé de dissoudre l’institution parlementaire, et elle n’a pas hésité à brandir la menace d’une destitution pour « haute trahison ». A toutes fins utiles, avant de célébrer le premier anniversaire de la « cohabitation »’ les membres des FCC ont été convoqués d’urgence dans la ferme de Joseph Kabila, à Kingakati près de Kinshasa.
Le partenaire d’en face n’est pas resté inactif lui non plus : si l’on manque de respect au président, « les gens vont nager » a déclaré le secrétaire général de l’UDPS, Augustin Kabuya, et venues des cadres de l’UDPS, le parti de Tshisekedi, les menaces se multiplient…
A fleurets mouchetés, on semble se diriger vers une épreuve de force et chacun, discrètement, compte ses atouts. Si i le président sortant Joseph Kabila contrôle toujours l’armée et le Parlement, sans oublier sa force financière, Félix Tshisekedi n’est pas démuni pour autant : la population semble avoir oublié les circonstances de son élection contestée et elle le crédite encore d’une évidente légitimité. Mais cette dernière, sous peine de s’éroder, doit aussi se fonder sur des éléments concrets : à cet égard, si la mesure de gratuité de l’enseignement primaire a représenté un grand coup politique (malgré les grèves et les protestations au sein de l’enseignement catholique) et si le climat de liberté est unanimement apprécié, tout le reste, c’est-à-dire le « social », demeure à construire. La présidente de l’Assemblée Jeanine Mabunda a frappé juste lorsqu’elle a évoqué la «douleur sociale » qui frappe toujours ses compatriotes.
Mais Gina Kabamba, à N’Djili, a peut –être involontairement, donné un signal important : le temps des passe droits se termine. Les artisans mineurs chassés de leurs zones d’exploitation, les élèves qui devaient quitter l’école tête basse, les petits propriétaires expropriés, les millions de citoyens sommés de « coopérer » avec des administrations corrompues n’ont pas –encore-perdu espoir. S’il restreint un peu ses voyages pour mieux s’atteler aux affaires du pays, Félix Tshisekedi garde encore des chances… A Kolwezi, le gouverneur du Lualaba Richard Mueyj, ancien Ministre de l’Intérieur de Kabila, prêche le calme : « nous devons apprendre à vaincre la peur, rétablir le pont de la confiance, regarder ensemble dans la même direction… Personne ne nous pardonnerait un éventuel dérapage… »