19 février 2020

Avec le festival Amani, Goma choisit la vie

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Avec le festival Amani, Goma choisit la vie

Goma,envoyée spéciale
Enthousiastes comme jamais, levant leurs doigts en V, éclairant de leurs portables la nuit de Goma et l’enceinte du collège Mwanga, les jeunes du Nord Kivu ont une fois de plus fait la fête au festival Amani « mes trois jours de vrai bonheur sur l’année », nous chuchotait un jeune garçon. Chaque après midi, plus de 12.000 personnes ont applaudi les chanteurs, les slameurs, les rockeurs, les danseurs traditionnels descendus des collines du Masisi.
Cependant, tout au long du festival, une ombre a plané sur la fête : de jour en jour, les organisateurs se sont demandé si, pour des raisons d’ordre public, il ne serait pas plus avisé de tout annuler. Chaque midi en effet, des jeunes descendus des quartiers populaires de Goma,où se pressent des déplacés venus du grand Nord (la région de Beni) ont menacé de chahuter, de protester contre cette fête de la musique alors que chez eux la mort est quotidienne. Mais, laissant poindre d’autres motivations, nombre de manifestants réclamaient aussi que le festival se déplace à Beni, en dépit des risques multiples et ils lançaient des pierres sur les festivaliers qui faisaient la queue…Ces derniers, impassibles, acceptaient de bonne grâce les fouilles corporelles, les prises de température et les lavages de mains, des mesures prises à cause de l’épidémie d’Ebola qui sévit toujours dans la région, même si elle épargne désormais la capitale du Nord Kivu.
Cependant, malgré les risques sanitaires, sécuritaires, les inévitables jalousies et les arrière pensées, le miracle a eu lieu, une fois de plus, reposant sur la bonne volonté de centaines de bénévoles et sur des artistes qui sont allés bien au-delà de leur prestation programmée. C’est ainsi que l’on découvrit que Mbilia Bel, qui chante depuis 38 ans aux côtés des plus grands musiciens congolais, comme Tabu Ley Rochereau et le groupe Afrisa international, n’est pas seulement une « bête de scène » qui se trémousse, se dandine, offre son généreux postérieur à une foule ébahie et n’a rien perdu de sa voix sensuelle et forte. Elle est aussi une femme de cœur : à quelques heures de sa prestation, « la Déesse » a tenu à rendre visite aux jeunes slameurs de Goma, en pleine répétition et les a encouragés.
Voici un an, c’est en compagnie de Gaêl Faye (chanteur, écrivain, auteur de Petit pays) et avec le soutien du Belge René Georges (Esperanzah) que ces jeunes avaient créé le Goma Slam Session. Aujourd’hui, ils ont livré au festival des textes très aboutis, très politiques, évoquant eux aussi Beni, les morts, la guerre, les combats quotidiens et concluant en chœur, accompagnés par Kris Dane à la guitare «les héros c’est toi, c’est moi c’est nous ».
Alors que les années précédentes, Amani accueillait surtout des groupes venus des pays voisins (tambourinaires du Burundi, danseurs du Rwanda,..) cette année l’apport régional s’est fait plus mince, à cause peut être de la crise politique au Burundi et les contrôles renforcés aux frontières. Mais en revanche, Amani s’est ouvert sur le monde et le monde a répondu à l’appel. C’est ainsi qu’ « Euforquestra » (euphorie et orchestre) un curieux groupe venu de l’Iowa a mis le feu à la grande scène . Dans la plus grande tradition du country et du folk américain, six gaillards, décontractés, infatigables, se sont déchaînés avec leur saxo, leur batterie, leur guitare, leur trompette basse, entonnant aussi, en hommage à Goma, une chanson en swahili qui fut reprise en chœur par une foule trépignant de joie.
Si Amani s’est davantage recentré sur des talents africains comme le rappeur sénégalais Didier Awadi et surtout des vedettes congolaises le public n’a pas perdu au change : Goma s’est révélée une pépinière de talents qui, après avoir fait leur écolage derrière les murs du collège Mwanga ont conquis le pays et plus encore. C’est ainsi que Innoss B, un enfant du pays, lauréat du prix Vodacom en 2010, est aujourd’hui une super star à Kinshasa et il a commencé à enregistrer aux Etats-Unis. Baskets de vynil bleu, cheveux rouges, pantalon immaculé, jeu de jambes parfait, son look décoiffe et sa voix, son abattage, font le reste.
Coiffures afro, poing levé parfois,sourires lumineux, les jeunes du Nord Kivu ont eu raison d’entonner, en même temps que leurs rappeurs préférés, un leitmotif qui pourrait résumer ce festival chaque fois improbable, chaque fois réussi : Goma choisit la vie.