19 février 2020

Comment Beni s’est invité au festival Amani

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Goma, envoyée spéciale,
Où est le temps où le festival Amani, d’abord postposé pour cause de combats dans la ville de Goma , avait finalement lieu, pratiquement par défi, alors que sur les collines résonnait encore l’artillerie ? Sept années après sa première édition, le festival qui, durant trois jours fait chanter et danser pour la paix toute la jeunesse de Goma et des pays voisins, est désormais rodé, balisé : plus de 600 volontaires recrutés par le centre des jeunes de Goma ou venus de Belgique font tourner, sur trois scènes, une énorme machine tandis que le « village » réservé aux ONG, est devenu une petite cité dans l’enceinte du collège Mwanga justifiant le surnom de capitale mondiale de l’humanitaire jadis donné à la capitale du Nord Kivu.
Mais dès l’ouverture du festival, on sentait comme une faille, peut-être due au succès croissant de la rencontre, à l’affluence escomptée(12..000 jeunes par jours se présentent munis d’un bracelet qui leur coûte un dollar) voire à la jalousie : un journaliste, sachant parfaitement qu’une telle rencontre ne peut avoir lieu qu’en reposant sur le bénévolat, n’hésitait pas à poser la question d’un éventuel «  business » ! Et le lendemain, alors que le Requiem pour la paix, adapté de l’œuvre de Mozart mettait en scène 30 choristes vêtus de noir, 8 solistes, un tambourinaire et un extraordinaire danseur, on sentait que le public n’était pas à l’unisson : au premier rang, des jeunes chahutaient, rigolaient et chahutaient, sans même mesurer à quel point ce spectacle qui émouvait profondément les Européens présents se voulait un acte symbolique en mémoire de toutes les victimes des guerres qui ont endeuillé la région.
La souffrance du présent se sont cependant bien invitées au festival ; pour cause d’Ebola, de hautes barrières bleues barraient l’accès du collège et il était impossible de les franchir sans passer le test de température ou sans se laver les mains. Et surtout, Beni, la ville du « grand Nord » où les massacres quotidiens forment le contre point de l’offensive de l’armée, a failli, dès les premières minues, faire capoter le rendez vous d’Amani.
Car Bwana Pwa, présenté comme un agitateur professionnel par la police, a bien l’étoffe d’un leader ou d’un agitateur. Visage rond, regard vif, vêtu d’un T shirt portant l’effigie de Patrice Lumumba le Premier Ministre assassiné qui reste l’éternel héros de la jeunesse, le jeune homme entend bien faire entendre son cri : « stop au génocide à Beni ». Avec sa troupe, un petit groupe de garçons portant le même T shirt blanc et, pour certains munis de lance pierres, Bwana Pwa s‘est frayé un chemin depuis les quartiers populaires de Goma jusqu’au collège Mwanga.
Intercepté par la police alors que déjà les pierres volaient, le garçon affiche des intentions pacifiques : rappeler les tueries quotidiennes à Beni, (30 personnes massacrées le week end dernier, 200.000 villageois déplacés) interpeller les festivaliers, souligner l’impuissance de l’autorité, brandir quelques calicots. Rien de bien méchant, de très agressif au premier abord. Mais la police de la ville connaît le gaillard, elle assure qu’il est recherché comme fauteur de troubles, sinon manipulé par des politiciens de la région et que dans les quartiers populaires il est capable de soulever les jeunes. Du reste, à peine avait il franchi l’enceinte du festival qu’il fut appréhendé sans ménagements et lancé dans une voiture hérissée de policiers en uniforme bleu. Au grand dam des organisateurs d’Amani, qui craignaient que cette fermeté policière ne mette le feu aux poudres et ne finisse par dresser la jeunesse de Goma contre un festival qui est précisément organisé à son intention afin de promouvoir la paix…